Lettre 82

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EDITORIAL

Un article signé Ramsès Kefi s’intitule « la clochardisation du débat public ». Avec cette intuition qu’aujourd’hui il suffit de prononcer les mots d’une « vérité » sans avoir à se soucier ni de savoir quelle elle est, ni d’en justifier l’origine (encore moins son impact : le vide parle mieux et imprègne plus vite les esprits).

L’article en question faisait référence à M. Ménard et à l’extrême droite en général. Selon son parti pris on se réjouira ou on regrettera cette analyse. Là n’est pas mon propos. Mais plutôt ceci : à quoi s’applique aujourd’hui ce que Jérôme Vignon appelle, pour sa part, « démagogie » ?

Par exemple on entend dire, sans plus de preuves, que les pauvres seraient des assistés, ce qui contredit par la réalité : vivre avec un RSA demande plus d’énergie et d’imagination qu’il n’en est demandé à la plupart d’entre nous… et à tous ceux qui veulent éradiquer cette « tentation de facilité » de notre société. En témoigne encore l’importance du phénomène de non recours aux aides assistantielles prévues par la loi : soit parce qu’elles sont trop stigmatisantes, soit parce que les conditions imposées sont trop contraignantes ou qu’on ne possède pas internet ou qu’on ne sait pas lire, etc.

« De même, le taux d’activité des pauvres est comparable à celui des non pauvres ».

Certains croient encore volontiers, sans plus de précision, qu’il est juste de se compter au nombre des partisans du non-accueil (des pauvres ou des migrants) dans leur proche entourage ou dans leur quartier. Les mêmes sans doute qui n’auront pas hésité cet été à prendre un bain en Méditerranée que ce refus a transformé en tombeau de migrants et de notre propre humanité. Cela ne troubla apparemment pas ceux qui font circuler ce tract infâme, intitulé « ma commune sans migrants » : « les communes s’engagent à utiliser tous les moyens de communication à leur disposition pour faire connaître leur opposition à l’accueil de migrants sur leur territoire » !

Pour d’autres, c’est la question du mode vestimentaire qui fera débat (la crise du burkini), pour tenter d’imposer à d’autres une manière de s’habiller plutôt qu’une autre. Etrange amnésie, qui fait l’impasse sur la manière dont nos arrières grand-mères et leurs filles, au début du siècle dernier encore, prenaient leur bain en toute habillées sur les plages du Touquet par exemple ; ou comment les femmes de chez nous ne sortaient pas de chez elle sans un fichu sur la tête, ni en quelle année elles ont obtenu l’autorisation d’ouvrir seules un compte en banque à leur nom ! Attention danger : on a connu cela à une autre époque : étoile jaune pour les uns, triangle rose pour d’autres ! Et pour nos pauvres, et pour les migrants, quelles formes et quelles couleurs ?

Peut-être y a-t-il quelque urgence à entendre à nouveau le cri du prophète : « Causer la fin de peuples en nombre est une atteinte à ta propre vie. Oui, la pierre du mur criera et la poutre de la charpente lui répondra. » [1] C’est peut-être bien une de nos tâches de relayer ce cri et d’essayer de vivre, ici, de telle manière que cela ne soit plus. Ici, la forme et la couleur de notre présence c’est notre capacité à proposer une autre manière de vivre ensemble (dans la reconnaissance mutuelle) et notre capacité collective à tenter de produire du bon, du beau et du dialogue entre nous et avec ceux qui nous entourent. Rien d’acquis. Mais rien d’impossible non plus, moyennant un peu de bonne volonté., par-delà l’impuissance relative de nos sentiments du moment. Le temps de nous redire : « Saisissons les renards qui ravagent nos vignes alors que notre vigne est en bouton. » [2]

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Habacuc 2,10-11

[2] Cantique des cantiques 2,15.

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