Lettre 83

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EDITORIAL

Le cymbalisation des cigales a cessé. Le ronflement inquiétant du feu s’est arrêtée à notre porte : la main de Joseph était là. Le crissement des grillons s’est tu. Les voix de l’été avaient couvert un temps l’agonie des peuples soumis à la guerre, à l’exil, à la fuite pour la survie, à la mort au bout du compte.

Notre mission est de gérer la terre, d’offrir aux hommes un espace pour vivre, pas de servir des dieux, ces dieux qui se nomment surtout, ces jours, pouvoir, argent, goût pour la dictature, mépris pour la vie de l’autre. Le temps de nous souvenir ce que rappelait le cheikh al-Alawi (1869-1934) : « si vous ne trouvez pas Dieu parmi les humains, vous ne le trouverez nulle part. »

A condition de ne pas fuir ou de s’exonérer de toutes les difficultés liées à cette entreprise. Car c’est le plus souvent le conflit qui est au cœur des constructions collectives. Jamais l’insouciance, toujours une forme de violence faite à nous-mêmes pour refuser d’ignorer ce que croit ou pense son voisin. Pas pour renvoyer l’autre à mon exigence, mais pour exiger de moi une conversion au temps, à l’autre et à une révélation d’avenir (une tâche que nous confions souvent aux autres). Dans le refus que l’appartenance à un groupe ne soit que le renvoi par les plus forts à la modestie, à la précarité des moins armés d’entre nous tous. Peut-on vraiment exister simplement en mangeant la laine sur le dos des autres ? En faisant des plus faibles le refuge de nos fantasmes et de nos peurs ? La question est alors comment protège-t-on les personnes dans le monde de la flexibilité et de la mondialisation (Alain Ehrenberg) ?

Sinon, le refus de l’autre signerait sans doute « la fin des hommes » (Ivan Jablonka), la fin d’une rencontre et d’un enrichissement possibles. Alors qu’il nous faut, au contraire, « agrandir le destin de chacun avec le destin de l’autre » (Olivier Py).

Ne nous leurrons pas : la plupart d’entre nous regardons le monde et les autres à travers nos illusions, nos envies, nos ignorances. Qui peut totalement y échapper ? Certains y ajoutent de la convivialité envers l’autre. Et cela change tout.

« Que peut-on, que faut-il dire aux hommes ? » s’interrogeait jadis Antoine de Saint-Exupéry[1]. Nous appeler à la vigilance, « ne s’assoupir dans rien, pas même dans l’expérience acquise » (Christian Bobin). Sans doute est-ce là le premier mot de nos rencontres. Pour nous redire que « la vie est la chose la plus délicate du monde… une délicatesse (comme) la nonchalance du roseau écoutant un ruisseau lui faire la cour » (Christian Bobin). Cela ne veut sans doute pas dire grand-chose aux yeux des petits comptables et des marchands. Mais cela vient nourrir en chacun, y compris les marchands et les petits comptables, la certitude d’un monde qui dépasse celui de nos intérêts, de nos connaissances et de nos responsabilités. « Si je dois mener une vie bonne, ce sera une vie vécue avec d’autres… Je ne perdrai pas ce que je suis… car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre bien » (Judith Butler).

La même évidence que celle proposée par cet enfant d’un bout du monde déchiré qui vient éveiller, ces jours-ci, notre cœur à autre chose qu’à lui-même. « Passer à la vitesse de la lumière, tenter de voir au cœur de ce qui nous aveugle » comme y invite Jean-Luc Nancy [2] et la célébration des fêtes de Noël.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général X…

[2] Philosophe.