lettre 84

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EDITORIAL

Je relis un « vieux » livre, publié en 1984, de Tahar ben Jelloun. Il s’intitule Hospitalité française. Parmi les premiers mots, ceux-ci : « Certains peuples sont plus hospitaliers que d’autres… Les pays industrialisés, obéissant à une rationalité froide, ont dû désapprendre l’hospitalité. Le temps est précieux ; l’espace limité. Il y règne un manque de disponibilité, c’est-à-dire de générosité et de liberté, cat tout est calculé, tout est mesuré. Les portes se ferment. Les cœurs aussi. Reste l’individu dans son intimité, un univers où le repli sur soi cultive l’égoïsme et la solitude.

Les sociétés européennes… ont assuré aux citoyens confort et privilèges… A présent l’individu vit un malaise ; il pressent la fin d’une époque et aussi d’un mode de vie. Il se sent menacé et bientôt abandonné face à la mutation du monde. Il voit la prospérité lentement s’estomper, une prospérité acquise grâce aux colonies et à l’exploitation sans scrupules des richesses du Tiers-Monde. La période est alors favorable au repli et à la peur… Ce n’est pas le moment de lui demander d’être ouvert et accueillant… C’est l’époque du malheur balbutiant. Plus de place, plus de temps pour la gratuité du geste, pour comprendre, accepter celui-là au regard hésitant, venu d’une autre durée. » [1]

A mes yeux, pas un mot à changer ! Cela vaut pour la société tout entière : face à ses migrants toujours repoussés jusqu’à la mort s’il le faut ; face à ses pauvres, toujours poursuivis au nom d’abus possibles mais jamais réellement démontrés ; face à ses riches qui ne veulent toujours pas comprendre qu’une richesse seulement amassée entre les mains de quelques-uns mène les autres et le système vers l’explosion… La peur n’est peut-être bien que le faux semblant de nos égoïsmes. Et le tout sécuritaire le voile de volontés hégémoniques douteuses.

Tout reste vrai.

Sinon que nous ne savons pas bien à quelles réactions cela mènera, sauf à changer notre logiciel pour penser un monde qui évolue plus vite que chaque humain. Au moins essayer d’arrêter de nous faire « faire la leçon sur un réel » qui devient insupportable : « le réel d’une promesse de relance et d’emploi jamais tenue depuis Giscard d’Estaing ; le réel d’une austérité qui n’est jamais rassasiée ; le réel d’une protection sociale démantelée au nom de la croissance. Et par-dessus tout ça le réel d’une impasse économique qui ne cesse de se revendiquer comme la seule voie de prospérité. » [2]

En revenir aux fondamentaux de la vie humaine quand l’accumulation des richesses et sa défense ne peuvent plus être soutenues face à la nécessité d’enraciner mieux la fraternité, l’oubliée de notre fronton républicain : « Seulement désirer rendre meilleure telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus appauvri qu’eux… » [3].

La mémoire contre l’oubli de l’essentiel. Retrouver la simplicité, la justesse et la vérité de nos chemins d’homme : « Et ce chemin… nous conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? » [4].

Il me semble qu’il y a urgence, pour ceux de Carles comme pour nous tous.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Tahar Ben Jelloun, Hospitalité française, Seuil / Points, 1984, p.13-14. Un livre précédé de La réclusion solitaire, Points R 50, 1976.

[2] Hubert Huertas, Médiapart, 25 janvier 2017.

[3] René Char, Feuillets d’Hypnos, 135.

[4] René Char, De moment en moment (1949), dans Le bâton de rosier.

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