LA VIE AU MAS

Fêtes paisibles. Mais rattrapage express ensuite : sévère bagarre, effraction et vols dans les dix jours qui ont suivi. Janvier nous a apporté son lot « d’hommerie » (comme disait François de Salles : « Là où il y a des hommes, il y a de l’hommerie »). Police, garde à vue, expulsions… Fêtes paisibles ? Il fallait sans doute que cela se paie, d’une manière ou d’une autre, tant vivre paisiblement peut être une épreuve pour certains. Le rappel aussi qu’alcool et produits illicites divers entrainent à des formes de folies où plus personne ne contrôle plus rien. Et ne reste plus que l’impérieuse nécessité de combler le vide de tout et la peur de manquer. Pour les animateurs, un appel à plus de lucidité, à aiguiser notre regard et approfondir le mode de notre présence pour garantir toujours plus une forme solidarité apaisée et apaisante. Le constat aussi que certaines formes de vie ne relèvent que très difficilement de notre mode d’accompagnement. Même si vous voulons toujours penser (avec Maurice Bellet) que « puisque le pire n’est pas toujours sûr, on doit penser que le meilleur est toujours possible. » Equilibre précaire autant qu’exigeant dans la certitude que, par-delà alcool, produits divers, ignorance, vivre à Carles peut-être, sinon le paradis, du moins la recherche d’une forme de vie (momentanée ou plus longue) capable de nourrir ou de soutenir la vie des plus fragiles (de certains d’entre eux, en tous cas), une vie augmentée d’espérance et de développement de capacités ignorées jusque-là ? Ce que d’aucun appelleront une vie spirituelle !


Hugues Séghi est mort. Après s’être battu pendant de longues années contre un cancer jamais repu, Hugues est parti et nous l’avons accompagné ce lundi 23 janvier au crématorium d’Aubagne. Hugues, ancien éducateur à la Louve, avait « inventé » le lieu à vivre « Vogue la Galère » en 1999 (association d’insertion des Restaurants du Cœur des Bouches du Rhône). Avec lui (et le GAF et bien d’autres, Michel et Serge) nous avons porté la naissance de l’Union des Lieux à Vivre, élaboré la charte et proposé une première écriture de la grille d’évaluation des « lieux à vivre ». Sa présence chaleureuse et forte, l’évidence de ses constats et ses emportements pour la défense des hommes nous manquent déjà. A nous de poursuivre avec les successeurs la défense et la mise en musique du projet : « Au-delà de toute individualisation des pratiques sociales actuelles qui confinent les plus faibles et les plus fragiles à l’isolement (sous prétexte d’indépendance) nous proposons la réalité d’un accueil par un collectif au sein duquel les personnalités des uns et des autres trouveront repères et rupture de solitude. » [1].


Economie sociale. Depuis quelques temps nous cherchons à peaufiner le statut des lieux à vivre dans le cadre de l’agrément OACAS (Organismes d’Accueil Communautaire d’Activités Solidaires) fourni par l’Etat au titre de l’article 17 de la loi sur le RSA. Une manière de se sortir du soupçon de travail au noir ou illégal dans le cadre des activités proposées par la maison aux personnes qui viennent habiter chez nous.

Encore une fois, il nous faut nous expliquer sur les tenants et les aboutissants de cette pratique ordinaire des « lieux à vivre ». Avec une difficulté supplémentaire aux yeux de la direction qui gère ce dossier : intégrer dans la réalité de l’économie sociale et solidaire le fait que tout ne soit pas monétaire : ceux qui participent aux maraudes ou qui construisent leur lieu de vie doivent être traités comme ceux qui vendent une part de leur production sur les marchés ou ailleurs. Il semblerait que le plaisir de rajouter aux textes officiels l’emporte sur les textes eux-mêmes, qui semblent pourtant clairs : « L’économie sociale et solidaire est un mode d’entreprendre et de développement économique adapté à tous les domaines de l’activité humaine auquel adhèrent des personnes morales de droit privé…). Cette expression permet de spécifier que ce n’est pas le domaine d’activité qui fait l’appartenance à l’économie sociale et solidaire. La mesure la plus importante est l’inscription dans la loi de l’ESS d’une définition légale de la subvention. Elle lève ainsi une insécurité juridique qui poussait les collectivités locales à privilégier des appels d’offre plutôt que les subventions par crainte d’une mauvaise interprétation juridique. La loi ESS réaffirme que la subvention est un moyen légitime et pertinent pour répondre aux besoins sociaux. Elle crée les conditions pour lever des freins éventuels aux versements de subventions aux associations. »


Pierre Allène, le papa de Geneviève Dewulf (et le beau-père de Robert, vice-président du CA de Carles) est décédé à 99 ans : « aujourd’hui nous ne comprenons pas bien qu’il nous ait quitté et nous ait laissé là. Mais nous savons que les yeux de son cœur, les oreilles de son cœur, le sourire de son cœur continuent à nous suivre à travers un écran Skype de l’au-delà, dont nous ne savons rien mais dont nous supposons qu’il fonctionne… mieux que les opérateurs de la terre », ont affirmé les siens au cours de la célébration. Merci pour cette belle espérance.


Julien. C’est la quatrième fois en un an que Julien « disparaît ». Il perd un peu la tête par moment… et cela peut durer. Malgré nos demandes réitérées d’une place en maison de retraite fermée, les responsables (il est sous curatelle) n’avaient guère bougé, jusqu’à ces dernières semaines où on venait de lui  trouver une place à Maussane. Il était à Carles, il n’était pas à la rue. Et chacun croyait sans doute que cela suffisait à le protéger contre ses errances et les faiblesses de sa tête. Battue de tous pour tenter de retrouver sa trace. Chien de la gendarmerie. Hélicoptère. Rien à faire. En fin d’après-midi du troisième jour, c’est une promeneuse qui le découvrira par hasard en pleine nature entre Carles et Pujaut, hagard. Après quelques jours d’hospitalisation il rejoint sa nouvelle demeure dans les Alpilles. Et nous respirons tous un peu mieux. Sacré Juju.


Pendant ce temps les mésanges commençaient à construire leurs nids, haut à l’abri des chats. Les amandiers se paraient de leurs plus belles fleurs et bourdonnaient du chant des butineuses, avec le romarin, la jonquille et la violette qui met du ciel au milieu de la garrigue et le laurier-tin qui blanchit la campagne et l’olivier qui réclame sa taille pour mieux produire. Malgré tout le Mont Serein se couvrait de 6 cm de neige, ce qui valait bien une annonce dans le journal local. La nature elle a gardé mémoire d’un printemps qui s’avance.

Hélas, tout le monde n’a pas le même sens du regard et de l’émerveillement. Quelques pilleurs continuent d’arracher régulièrement tout ce qui leur plait (à commencer par le thym), racines comprises, ce qui interdit toute reproduction (par parenthèse voilà une forme de parabole à méditer pour notre propre humanité). Quand donc ces gens-là comprendront que ce faisant, ils détruisent toute possibilité de renouveau ! Et que manquer à ce point de respect pour la nature c’est l’ignorer pour tous les autres. Difficile de saisir une lumière dans ce que nos regards ont transformés en choses, voire en possibles (et abusives) possessions.


Une semaine en petits groupes avec les hommes de la maison pour travailler, à notre tour, sur « Carles 2025 ». Les « dialogues de Carles » reprennent. Temps de parole offerte à qui voudra la prendre. Pour que les résidents se redisent ce qu’ils attendent de la maison.


Deux années durant des représentants des résidents, des salariés et des bénévoles se sont retrouvés pour au sien d’un atelier d’écriture, autour de Joël qui avait accepté de l’animer. Après relectures et choix, cela a fini par aboutir à l’édition d’un petit livre récemment mis au point. Son titre : Et puis ce fut le printemps. L’ouvrage (publié dans la série des « Cahiers de Carles ») sera disponible pour l’assemblée générale de l’association (fixée au jeudi 27 avril, à 17h, comme chacun le sait déjà).


Beaucoup de publicité ces temps-ci autour du combat contre la maltraitance animale. Sans doute pour mieux nous rappeler à la réalité de nos propres errements : maltraitance et mort des migrants par milliers et dizaines de milliers, rappel qu’un SDF sur quatre travaille sans pour autant pouvoir se loger, sans compter les trois autres qui n’ont plus rien… : « La grande aventure, c’est la reconnaissance de l’autre comme l’enjeu de sa propre humanité… mettre fin au mépris, au refus de voir l’autre comme un être humain semblable, mettre fin à l’inhospitalité, c’est rendre à notre histoire et à notre propre identité leur dimension messianique et souveraine », rappelait il y a peu Frédéric Boyer dans un petit livre saisissant [2].

Hasard ! Dans le même temps le journal La Croix publie la liste des 501 SDF « morts de la rue » connus par le collectif qui tente chaque année de perpétuer la mémoire à travers une célébration de leurs noms quand cela est possible. Pour les autres, le simple rappel de la date de leur décès !


Il y a quelques mois Hervé, prêtre, mourait à 56 ans au terme d’une maladie orpheline qui l’avait peu à peu paralysé. Mi-mars, Cécile, sa fidèle accompagnatrice, nous a proposé de récupérer son fauteuil roulant. Merci pour ce beau cadeau qui permet à Didier de se déplacer avec plus de facilité dans une maison qui n’est pas bien appropriée à la circulation d’un homme amputé d’une jambe.


Une autre discrète générosité : celle de l’association des Festivités Villeneuvoise qui, suite à sa dissolution, offre au mas les fonds restant en banque. Grande reconnaissance à ce conseil d’administration.

[1] [Les Lieux à vivre], dans les Cahiers de VCM, n°1, 2014, p. 9.

[2] Frédéric Boyer, Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? P.O.L, 2015. A lire absolument, si vous ne l’avez pas déjà fait.