POUR MEDITER

 

« On s’étonne bruyamment aujourd’hui de notre naïveté, on se plaint doctement de notre cécité, de notre bon cœur dangereux, de nos belles pensées, de notre bonne pensance et forcément hypocrite, de nos bons sentiments, oui de nos bonnes pensées pas nécessairement exigeantes mais si simples d’esprit, si simplement sommaires. On soupire après nos belles âmes très rapides, très faciles, très légères, dit-on. On se moque de notre angélique bêtise, de notre angélisme tout court qui nous rendrait aveugles. On attaque très justement, semble-t-il, notre absence de repères, notre désolant manque de poids et de rigueur, notre poids plume d’ange, notre manque de frontière, notre combien cruel défaut de limites, on s’en prend à notre abyssale carence nationale, à notre perte historique de mémoire, à notre amnésie familiale. Parce que nous défendons le droit à l’hospitalité par exemple, le droit de faire un peu de place à d’autres que nous, même si nous craignons qu’il n’y en ait plus beaucoup, parce que nous exigeons d’accueillir toute personne comme une personne libre, comme une personne de plus, mais sans comprendre bien sûr, dit-on, sans savoir, sans voir le conséquences , parce que nous ne verrions pas derrière chaque nouvel arrivant, chaque nouveau venu de trop , la goutte qui ferait tout déborder, tout basculer. C’est un vaste puzzle, disent les gens intelligents et informés. Les gens de mémoire et de poids. On ne peut rien bouger comme cela. C’est fragile…Mais [l’attention au sujet inattendu] c’est aussi inscrire le temps de l’attente, celui de l’espérance, de l’ouverture, le temps de la moisson et du renouveau (pour reprendre les images bibliques), au cœur de la reconnaissance et de la figuration d’autrui épuisé, vulnérable et méprisé. Mettre fin au mépris, au refus de voir l’autre comme être humain semblable, mettre fin à l’inhospitalité, c’est rendre à notre histoire, et à notre propre identité, leur dimension messianique et souveraine… »

Frédéric Boyer

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

P.O.L, 2015, pp. 30-32, 91

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