Homélie de Noël 2017

Noël 2017

Dans un monde dur, un enfant pour tout changer !

Jésus n’est pas venu dans un monde de douceur mais dans un monde où la dureté le partage à la violence.

L’empereur de Rome, César Auguste, compte sa fortune : les hommes en font partie et il n’hésite pas à les déplacer par milliers pour s’assurer de sa puissance.

C’est le « recensement de toute la terre » (Lc 2,1). Après l’Exode et l’Exil, c’est maintenant une émigration intérieure massive : sans doute pour mieux repérer ceux qui doivent payer l’impôt. Mais en recomptant les riches, César trouvera un pauvre de plus !

Hérode règne sans partage sur son royaume, sur la part de l’empire qu’Auguste lui a concédé pour assurer sa sérénité sur cette frontière. Les meurtres assurent sa puissance incontestée. Son goût de la jouissance fait le reste : il prend la femme d’un autre et réduit au silence ceux qui viennent contester cette manière de faire. Jean en fait les frais. Pour le reste, pas de trace d’un bureau d’état civil : sans doute Hérode a dû penser que pour enregistrer un pauvre de plus cela n’était pas vraiment nécessaire vu ce qu’il advenait des autres.

Comme partout dans l’empire, Rome maintient l’ordre en Palestine à coups de légions. Et une partie de la population, que l’on nomme zélotes, s’ingénie à perturber cette occupation par révoltes et petits massacres de l’occupant auxquels répondent la force brutale armée d’épées, de prisons et de croix. Comme au temp d’Isaïe [1]: le bâton du tyran, les bottes qui frappent le sol, les manteaux couverts de sang… Et ce sont souvent les plus pauvres, les plus affamés d’espoir qui paient « cash ». La Palestine est-elle réellement la seule dans ce cas ? Sans doute non. Lentement le monde s’est assoupi sous la pression de l’ordre romain : il paie l’impôt qui entretient une situation de mise sous tutelle généralisée… chacun devient vite un étranger sur sa propre terre.

A l’autre bout de l’échiquier politique, les pharisiens tiennent fermement les rênes du système religieux. Au départ (au milieu du IIème siècle avant notre ère), ils ne voulaient pas laisser au clergé l’exclusivité d’interpréter la Loi « dans le sens qui les arrange ». Ils ne feront pas mieux : ils finiront par penser à la place du peuple, à l’abri de l’enclos de leur sainte séparation, fiers d’eux-mêmes et décidés à ne pas perdre le pouvoir acquis. Cette pauvreté d’espérance les condamnera bientôt. Quitte à faire taire par le meurtre les voix discordantes : comme celle du prophète de Qumran, bien avant Jésus. Leur volonté de tenir compte des nouvelles conditions de vie devient vite une forme d’intégrisme et l’excuse d’une soumission à la volonté de l’occupant. 

Qu’y a-t-il de changé dans tout cela, aujourd’hui ?

Les déplacements de population n’ont guère cessé : Palestine, Irak, Syrie, Ethiopie… Et les migrants ne sont ni mieux ni plus accueillis que par le passé : combien d’enfants naissent dans la boue des camps d’hébergement ? Les empereurs et les roitelets du fric et du pouvoir se prennent toujours pour les puissants de ce monde et imposent leurs lois de riches (mêlant appât du gain et nationalismes) jusqu’à refuser les conséquences de choix qui mettent la planète en danger et la vie des plus pauvres à très rude épreuve quand ils ne sont pas réduits à la bestialité d’une survie jamais assurée. Et les pauvres continuent de subir un « joug » de plus en plus pesant [2]. Soumis ou révoltés ils sont encore le jeu d’enjeux qui ne les concernent pas ; les sujets de violences imposées comme celles imposées jadis à Marie et à Joseph par exemple (grossesse et recensement).    

Au milieu de tout cela, l’impuissance d’un enfant semble seule capable de convoquer Dieu au rendez-vous d’une humanité trop soucieuse de ses avoirs pour imaginer qu’Il ne se livrera jamais qu’aux plus pauvres.

Au milieu de tout cela, la fécondité inattendue d’une naissance impossible devient la marque d’un avenir à nouveau possible. Pas par magie. Par engagement dans la dynamique de cette fécondité qui vient renouveler un monde devenu tout à coup ancien : « car Dieu n’est jamais que dans le mouvement qui conduit à Lui. » [3] Et cette dynamique s’ouvre par la longue marche vers Bethléem, la ville du roi David, la maison du pain. L’histoire n’affirme rien de concret à ce sujet. Mais peut-être est-ce pour nous inviter à nourrir notre recherche, à faire de notre recherche du Pauvre le pain de notre vie ordinaire ! Le pain de Bethléem rejoint ici le pain de l’Exode : c’est Dieu qui pourvoit. Souvenons-nous de David (ce matin) et de ses velléités de construire sa maison à Dieu. Si Dieu pourvoit, il dépasse en tout nos perspectives.

Et les choses deviennent simples.

« Pas de place dans l’auberge… » de nos combinaisons et de nos petits calculs : et cela commence par l’abandon des certitudes de nos forces ou de ce que nous reconnaissons tel dans nos vies. N’est-ce pas ce que nous disons quand nous parlons de quelqu’un qu’il est sur la paille : n’est-ce pas pour dire qu’il est dans les inconforts de la nudité, sur l’autre rive de la vie « ordinaire » et pleine ? Dans le désert au-delà du Jourdain [4] ?

« Pas de place dans l’auberge… » de nos certitudes pour y étendre le domaine de la nuit dans nos vies. Alors Dieu peut venir, « à notre mesure, à notre faiblesse, à notre dimension et en notre temps : alors, la chair de notre humanité est définitivement la chair de Dieu. Désormais, tout ce qui blesse l’humanité blesse la chair de Dieu et l’humanité vivante devient la jubilation de Dieu. Nos paix, nos guerres, nos haines, nos amours, nos chutes, nos rêves et notre mort et nos avenirs tremblants sont à jamais la chair dans laquelle Dieu s’est incarné ! Ensemencés de Dieu de quoi aurions-nous crainte ? » [5]

Ne nous reste plus qu’à nous redire les mots adressés par Isaïe au peuple alors exilé, en esclavage à Babylone : « Resurgis, resurgis, mets-toi debout… ! » [6] Ne nous reste plus qu’à nous interroger : de quelle fécondité voulons-nous être les porteurs pour déplier notre humanité à hauteur de crèche et de naissance qui est la véritable hauteur de Dieu telle qu’annoncée aujourd’hui ? Cet enfant est le Verbe de Dieu. C’est donc un Verbe d’action. « Engendrer » en est bien un : engendrer la vie au cœur de notre histoire. « Reconnaître » aussi : reconnaître Dieu dans l’humain de tout humain. A chacun de compléter…

« Notre avenir ne réside pas dans l’espoir qu’on élimine tous ceux qui sont méchants, mais dans le fait de donner au plus grand nombre les moyens de vivre honnêtement, d’avoir des institutions qui respectent la vie sociale et l’entretiennent… Noël (c’est) Dieu (qui) vient au milieu de nous et en nous pour être le prince de la paix. Il vient faire la paix en nous. Pour moi, Noël, c’est vraiment la force de Dieu qui est là pour que la vie, la fraternité, l’amour les uns pour les autres l’emportent… Si vous sortez, la peur va diminuer, parce que vous aurez triomphé d’elle pour aller vers d’autres. »

Mgr Georges Pontier

OP – 24.12.2017

[1] Isaïe 9,1-6.

[2] Isaïe 9, 2.

[3] Jean Debruynne, Jésus, tome II, Desclée, 1987, p. 80.

[4] Luc 4,1 ; Mt 3,1 ;

[5] Albert Harj et Charles Singer, Chemin de Noël.

[6] Isaïe 51, 17.

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