Inauguration du vieux Mas

Jeudi 4 décembre 2014

Ce temps de rencontre entre nous est d’abord un temps de remerciements, dus à celles et ceux qui ont permis le financement de cette réhabilitation : l’Union Européenne (à travers le FEDER), les services de l’ANAH, la municipalité de Villeneuve et le Grand Avignon pour la subvention, l’aide technique et la signature posée au bas d’un prêt pour le garantir (merci à la commission ad-hoc), le Rotary-Club Pont du Gard, le Lion’s Avignon Doyen, et les donateurs du mas de Carles…

Je n’oublie pas Jacques et Alain qui ont remarquablement mené l’affaire, Gilles Faurous, l’architecte, et les entreprises qui sont intervenues.

Grâce à tous, cette maison a changé. Et chacun en est content, même si cela ne va pas sans questions.

Mais en inaugurant une nouvelle page de l’histoire de leur vie ces vieux murs ne cessent pourtant pas de venir nous murmurer leurs souvenirs de pierres et d’accueil, nous communiquer l’élan qui leur a fait traverser les siècles.

Souvenirs forcément liés à Benoît XII (1285-1334-1342) qui mis la carrière de Carles en exploitation pour la construction du palais des Papes et a ainsi offert les premières pierres de cette maison ; ceux de l’abbé Carles, au XVIIème siècle, qui aurait donné son nom à la maison ; ceux encore liés à Théodore Aubanel, le félibre connu de nos régions, qui venait ici tous les jours après son attaque cérébrale ; et ceux de Paul Arène, venu en ami dans cette « grande maison solitaire, aux trois quarts taillée dans le roc auquel elle s’adosse, entourée d’anciennes carrières abandonnées depuis le temps des Papes », avec sa « bergerie souterraine et » ce « chaos d’abîmes en miniature »[1] ; souvenir des dames Bardin et Pin, propriétaires des lieux jusqu’en 1963, avant la signature d’un viager en faveur de la paroisse Saint Joseph.

 

Mémoire ancienne et mémoire plus récente, mémoire de murs liée à Joseph et à la dimension d’accueil des plus pauvres qu’il a donné à cette maison, tout en l’agrandissant avec l’aide des premiers accueillis.

D’abord un accueil et un mode d’habitation rudimentaire. Quelques portes et des fenêtres sans carreaux. Refuge, plutôt que maison d’accueil. Qui applique à plein et avec l’accord de ses habitants la recommandation de l’abbé Pierre, qui disait à peu près : « Quand tu construis une maison, n’oublie pas de laisser un carreau cassé. Pour savoir que dehors existe encore. »

Et Rose, la vieille gouvernante, veille sur ses lieux rustiques et tente de raisonner quelques chèvres récalcitrantes amatrices des légumes du jardin. Chacun se débrouillait dans les murs ou au-dehors, en caravane, dans les grottes… Habiter signifiait vivre ensemble, fut-ce dans l’inconfort.

Souvenirs de pierres. La maison qui lentement s’organise : peinture, vitres aux fenêtres, portes de récupération, l’eau courante installée par les hommes de la maison, avec douches et toilettes à chaque étage (un luxe) ; l’électricité qui saute à chaque orage, voire plus ; le gaz posé par quelques professionnels bénévoles et le chauffage installé par les hommes de la maison sous leur regard attentif.

Toute une période de la vie de ces murs s’est écrite et construite par les mains des résidents d’alors, ce qui apparaissait comme la seule bonne manière d’habiter la maison. Car abriter n’est pas habiter. Habiter suppose aussi vivre le plus harmonieusement possible ensemble et entre des murs qui ont rendu calleuses les mains de ses prétendants : « Peut-être en mêlant peu à peu la peine avec la lumière avancerai-je d’un pas ? » [2]. La suggestion du poète était la certitude inexprimée du père Persat. Elle reste la nôtre.

Après la mort de Joseph, une première réhabilitation est menée entre 1996 et 1997. Architecte et entreprises. Mais une partie est réservée aux hommes de la maison sous la forme d’un chantier-école. La maison est quasi entièrement démontée pour créer un espace pour chacun, quoiqu’encore un peu réduit. Dans le respect des normes de l’époque et notre souci de préserver la vie commune. Et toujours la terre et les chèvres pour éviter l’ennui et couper l’herbe sous le pied au reproche d’assistanat tant redouté. Avec plus d’organisation interne.

Et aujourd’hui, ces murmures de murs résonnent encore. Par-delà le beau travail de cette réalisation de l’humanisation des locaux qui a transformé ces murs, nous pourrions nous contenter de redire avec le poète : « La nuit était ancienne Quand le feu l’entrouvrit : ainsi de ma maison. » [3] Nous savons pourtant bien que nous ne pourront pas nous contenter de l’individualisation de l’habitat qui est résulté de ces travaux. A nos yeux, humanisation et individualisation ne sont pas synonymes. Demeure notre mission de fond : mettre les hommes et leur réalité au cœur de nos pratiques ; permettre à chacun de recréer le lien avec les autres au sein d’une communauté de vie et d’activités, prélude et lieu premier d’une insertion réelle, d’une réelle humanisation ; de traduire cet espace en lieu de compagnonnage initiateur d’une moindre violence, d’un meilleur partage… malgré nos vieux réflexes. Mission et défi.

Merci à vous tous qui nous permettez ainsi de nous recentrer sur l’essentiel et de remettre notre travail sur le métier, de durer dans notre volonté d’offrir, avec la stabilité, le meilleur à celles et à ceux qui nous sont confiés. Dans les pas de René Char qui disait : « Dure, afin de pouvoir encore mieux aimer un jour ce que tes mains d’autrefois n’avaient fait qu’effleurer sous l’olivier jeune. » [4]

Ce que je peux entendre, aussi, comme une invitation plus personnelle !

 Olivier PETY

[1] La mésange et l’amandier, Cardère éditeur, 2013, p. 128-129.

[2] Philippe Jaccottet, Poésie, vœux. NRF Gallimard, 2012, p. 153.

[3] René Char, Déshérence.

[4] René Char, Le bouge de l’historien.

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