ASSEMBLÉE GÉNÉRALE Association Mas de Carles 11 avril 2018

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE Association Mas de Carles 11 avril 2018

Comme chaque année, à l’invitation de Joseph qui demandait que l’on prenne « soin de lire mon testament dans chaque assemblée générale» 5, nous prenons le temps de réentendre ce testament spirituel de notre fondateur. Parce qu’il est le fondement des statuts de l’association et le pilier de notre présence au mas.

“Un homme découvrit un trésor caché dans un champ. Dans sa joie, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et acheta le champ » (Évangiles de Mt 13,44). Cet homme, c’est moi-même. Le trésor, c’est le Mas de Carles. Un jour, j’ai découvert Carles. Ce fut, pour moi, un émerveillement. Je découvris un site exceptionnel. Il s’en dégageait une ambiance de paix, avec un certain fond de mystère. J’ai été séduit. J’ai compris qu’il y avait là quelque chose à faire, une chance à ne pas manquer. J’ai passé une grande partie de ma vie à accueillir : j’y ai vu là l’aboutissement d’un projet. Les plus déshérités, ceux qui n’ont plus de famille, de travail, y auraient leur place. Tous ceux qui ont soif de paix, de calme, d’amitié, y viendraient. Une vie fraternelle de partage y serait possible loin de tout ce qui divise : l’argent, la race, la culture, etc. Carles deviendrait un lieu fort pour de nouveaux départs. Carles a une vocation d’accueil. Depuis des années, Carles a accueilli des milliers de personnes et ce sont les plus pauvres qui y ont trouvé demeure. C’est pourquoi je demande aux membres de l’association d’entrer dans ce mouvement d’accueil, déjà réalisé en partie, pour le développer et le soutenir avec désintéressement… Carles ne deviendra jamais un objet d’intrigue, un lieu de trafic, de commerce ou réservé à quelques-uns ».

Fait à Avignon, le 15 Janvier 1981 Père Joseph PERSAT,

Fondateur du Mas de Carles.

Le projet associatif.

Et d’abord en revenir aux sources du projet associatif : redire ce qu’est le mas dans sa proposition de « lieu à vivre » pour laquelle il a été « validé » et reconnu par la DDASS du Gard, après passage en CROSM, acté par un arrêté préfectoral en date du 18 avril 2005 : « L’autorisation prévue à l’article L 313-7 du code de l’Action sociale et des Familles, est accordée à l’association Mas de Carles pour l’ouverture d’un établissement expérimental intitulé « Lieu à vivre ». La capacité du « lieu à vivre » est de 30 places. »

Le Mas de Carles propose un premier accueil et un hébergement durable, (et en collaboration avec le 115, un accueil d’urgence).  L’entraide est la règle de construction de la vie sur le lieu pour permettre aux plus pauvres d’accéder à des biens et à des services qui leur seraient autrement inaccessibles.

La vie commune se caractérise par un certain nombre d’actions concrètes : Le partage des tâches d’utilité collective / La participation quotidienne aux activités de la ferme/ Une vie rythmée par l’heure des repas, des temps d’activité, des temps de rencontre et d’échange/ Une vie collective guidée par l’esprit de compagnonnage.

L’activité s’organise autour de 3 pôles : l’entretien de la maison / les activités de la ferme / l’entretien de l’espace naturel.

Le développement d’une activité économique « initiative de fraternité » est le propre des « lieux à vivre ».  Maraichage, arboriculture, chèvrerie-fromagerie, apiculture, petits élevages et transformation des produits sont les principales productions du Mas de Carles. Cette activité est non rentable mais de qualité (label bio et appellation AOC). Elle contribue aux besoins financiers de la maison et accueille des actions d’insertion (chantier et action collective d’insertion)

La citoyenneté s’exprime à travers une implication personnelle ouverte vers l’extérieur. Elle s’appuie sur :

– une production de qualité diffusée dans le tissu économique local

– la participation de chacun à sa propre prise en charge et à celle de la maison.

– l’inscription des personnes dans les réseaux locaux (santé, social, socio professionnel, organisations professionnelles, activités culturelles et de loisirs)

– la promotion des personnes à travers l’accès à la formation, à la culture, l’acquisition de compétences techniques et la Validation des Acquis de l’Expérience

RAPPORT D’ACTIVITES 2017.

Jacques Vivent, directeur, entame cette partie de l’assemblée générale par quelques remarques liminaires.

« Nous présentons des chiffres pour montrer que l’activité de 2017 a tourné plein régime au regard des nouvelles capacités que l’on s’est créé par la réhabilitation des bâtiments d’hébergement et les investissements effectués pour les ateliers de la ferme. Nous assurons une activité plus importante que d’habitude concernant l’hébergement, la ferme, l’accompagnement, les actions d’insertion et dont la mise en œuvre pose de nouvelles exigences en termes de normes et de suivi, administratif et financier.

Cette nouvelle situation se gère plus difficilement. L’équipe des salariés permanents, comme celle des bénévoles, s’expriment sur des ajustements à faire concernant les modalités de coopération, la nature des responsabilités de chacun… une organisation à préciser pour s’adapter au mieux à cette montée en charge.

Aujourd’hui, notre activité animée par une équipe de 13 salariés permanents (11 ETP) génère un budget de 1 300 000 €. En 2007 notre budget était de 880 000 € avec une équipe de 14 salariés permanents (12 ETP).

Il n’y a pas de miracle, l’augmentation de l’activité de la maison, c’est-à-dire les charges de travail, la gestion des activités nouvelles, les différentes formes de responsabilité, se distribuent maintenant entre les salariés permanents et en insertion, les bénévoles et les résidents qui participent de plus en plus avec intérêt et responsabilité à toutes les activités.

A partir de là, il nous faut renforcer le compagnonnage entre nous et sans doute mieux faire vivre nos temps de réflexion et d’organisation de manière plus opérationnelle, au sens d’un collectif qui agit ensemble, qui porte un projet commun.

Ne manquons pas nos rendez-vous : les dialogues de Carles, les réunions de bénévoles, les réunions de travail par atelier, les ateliers de Carles 2025.

Olivier nous parlera de la notion d’alliance et des « fondamentaux » qui nous rassemblent dans notre engagement au Mas. Il faut travailler notre ciment comme le font les bons maçons. »

Quelques chiffres.

93 personnes différentes accueillies. 69 personnes différentes hébergées (17 358 journées d’hébergement). 43 personnes différentes hébergées dans le cadre du lieu à vivre, 16 personnes différentes hébergés dans le cadre de la pension de famille et 14 personnes différentes hébergées dans le cadre de l’urgence (soit 47 personnes hébergées par jour en moyenne).

12 personnes accueillies au Mas de Carles sur une action collective d’insertion (ACI) et 20 personnes en CDDI accueillies en chantier d’insertion (soit 37 306 heures de travail réalisées par 36 salariés soit 20,50 équivalents temps plein).

25 622 repas servis 7 jours sur 7 et 365 jours/an (70 repas jour en moyenne).

L’équipe de permanents se compose de 14 salariés pour 11 équivalents ETP.

Des formations techniques et sociales pour les salariés et les résidents ont été dispensées pour un budget de 11 620 €.

3.800 kilos d’olives ont été ramassées (pour 800 litres d’une huile bio excellente) ; et 3 tonnes de fruits ont permis la fabrication de 12 variétés de confitures (et la création d’une harissa maison). 30.000 fromages fermiers BIO produits (dont 11 750 Pélardons AOC vendus sur les marchés (Villeneuve et Avignon), dans les boutiques bio du Grand Avignon et quelques restaurants étoilés.

Activités.

Chacun à son tour propose une courte intervention pour résumer l’une ou l’autre des activités de la maison : maraichage, chèvrerie et son fromage, oliviers et leur huile, poulets, miellerie, confitures et soupes, bois, poubelles, lingerie, repas et préparation du café… Chacune de ses activités étant l’occasion de proposer une formation adaptée en milieu professionnel extérieur à tous les acteurs (pour un budget de 11.000 €).

Accueil et hébergement

69 personnes ont été hébergées au Mas en 2017. Moyenne d’âge : 55 ans. Taux d’occupation des places : 103,50 %. Un séjour moyen de 246 jours pour 48 personnes hébergées chaque jour. 10 nouvelles personnes ont été accueillies dans le « lieu à vivre » (30 places) en 2017. 25.622 repas ont été servis (soit une augmentation de 6,5% par rapport à l’année dernière). Accompagnement aux soins, activation du lien social (Cin’échanges, liens familiaux, participation à des actions extérieures), apprentissages (informatique, anglais, écriture, gestes professionnels de l’activité, etc.)

Activités d’insertion

Le chantier d’insertion a recruté 13 personnes (8,54 ETP pour un conventionnement de 8,50 ETP). 20 personnes ont participé à cette action (17 hommes et 3 femmes). Toutes présentaient une situation socio-économique dégradée : peu ou pas de réseau de soutien familial, situations de rupture fréquentes, expériences professionnelles limitées, contrats de courte durée, et pour 50% d’entre elles, des difficultés avec la lecture et l’écriture. Autant de freins à l’insertion que nous essayons de contrebalancer par l’établissement d’un livret de (leurs) compétences, constitué au fil d’entretiens réguliers et remis aux personnes à la fin de leur contrat. Cinq sont actuellement disponibles : « agriculture et maraîchage », « fromagerie/chèvrerie », « entretien des sols », « pierre sèche », « agent polyvalent/entretien des bâtiments ». Certains participent à la commercialisation de nos produits (marché, vente aux restaurants).

Des formations ont été prodiguées : SST, CACES (avec BE2A), travail sur les CV, formation CODES (santé, sécurité, relation à l’autre, nutrition).

Malgré tout, l’engagement des salariés dans les formations et la mise en place d’un projet professionnel restent faibles.

L’Action d’insertion et d’accompagnement(AIA), financée par le Conseil Départemental du Gard, complète le dispositif d’insertion. Elle a concerné 12 personnes (9 du mas, 3 de l’extérieur, moyenne d’âge : 45 ans), pour une première étape de réappropriation d’un rythme et d’une vie avec d’autres. Hébergement, vie commune, activité deux jours par semaine : expérience d’une insertion le plus souvent positive.

Des mots pour donner à voir

Animé par Joël l’atelier d’écriture(s) a trouvé un rythme depuis 2015. Résidents, bénévoles et salariés ont unis leurs efforts, leur imagination et leur désir de mettre en mots, chacun selon son expérience, chacun pour soi et chacun pour que tous puissent s’en trouver mieux et plus grand, mieux respirant.  Edité sous la forme d’un recueil (Cahier du mas de Carles n° 11) « Et puis ce fut le printemps »s’est donné à voir en fin d’année sous la forme d’un petit spectacle offert (sous la conduite avisée de Luc) à la fin de la grande rencontre du 2 décembre 2017. Moment heureux !

Avenir

C’est tout l’enjeu de la réflexion entamée à propos de « Carles 2025 », qui associe résidents, salariés et bénévoles (RSB). Avec la volonté de dessiner l’horizon de notre projet d’accueil fondé sur une éthique partagée. S’accueillir, faire vivre le lieu, gérer, vivre dans la société d’aujourd’hui (Carles n’est pas un aquarium). Tout un parcours pour nous permettre une meilleure gestion et plus grande proximité avec les résidents ;

c’est encore un des enjeux du bénévolatau Mas. Organisés en équipes de tâches (Portes Ouvertes, secrétariat, cuisine, collecte du pain, confitures, veilles, marché, etc.), les bénévoles permettent au Mas une respiration humaine et financière. Sans doute reste-t-il encore à finir d’acquérir ce qu’un mode de présence de proximité peut laisser envisager pour les personnes engagées : un meilleur compagnonnage et l’acceptation d’être personne ressource plutôt que décideurs solitaires.

Rencontres

Bien sûr, il y a BE2A, association de formation à la conduite d’engins de chantier, qui a révolutionné notre pratique des travaux sur le Mas. Jamais Carles ne serait devenu ce qu’il est sans cet apport formidable ;

le 23 mai 2017, Michel Bérard, Serge Davin et Olivier Pety, représentant l’Union Interrégionale des Lieux à Vivre ont rencontré le Conseil Nationale des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) pour défendre l’agrément en tant qu’Organisme d’Accueil Communautaire et d’ActivitésSolidaires (OACAS). L’annonce officielle en fut faite au Journal Officiel le 7 août 2017. Ce statut assure une protection pour les hommes comme pour les associations qui proposent une activité comme élément de leur mode d’accueil.

un comité de pilotage s’est constitué pour préparer la 9ème Rencontres Joseph Persat : penser l’activité et le travail telle qu’ils sont proposés dans nos lieux comme dans notre société en pleine évolution, en croisant différentes approches…

la rencontre avec l‘association angloise « Tôtout’Arts » a donné naissance à l’atelier « Grain de sel », groupe de parole autour de la création d’un plat pour briser l’isolement des personnes les plus en difficulté. Chaque mois, une matinée à Tôtout’Arts et un après-midi au Mas.

Philippe Gardette, président de l’ordre des confituriers de France est venu partager ses connaissances avec les confituriers du Mas : belle journée de découverte et de mariage d’odeurs et de couleurs !

Ce rapport d’activités est soumis au vote de l’assemblée qui l’approuve à l’unanimité.

RAPPORT FINANCIER 2017.

Financements publics pour l’hébergement
(531 120 € en 2016)                        526.070 €
DDCS 30(lieu à vivre 30 places) :                   377 511 €
Pension de famille (13 places) :                           75 920 €
CAF 30 – ALT :                                                                6 243 €
CAF 30 – APL :                                                              30 746 €
VILLE D’AVIGNON   Lieu à vivre                              9 000 €
VILLE VILLENEUVE   Lieu à vivre                          11 650 €
CONSEIL DEPARTEMENTAL 84  Lieu à vivre 15 000 €                                                   
Distribution des principales recettes
(1349573 € en 2016)          1.292.394 €
dont
Produits d’activités maison :            174 991 €
144 878 € en 2016)                                                                                                       Participation des résidents :              63 097 €
57 544 €en 2016)
Dons et legs :                                       135 719 €
187 266 €en 2016).

Subventions publiques :                    622 911 €
617 009 €en 2016)
Contrats aidés :                                   188 565 €
199 129en 2016).
Adhésions :                                             4 500 €
(8 460 € en 2016).
Divers :                                                   102.611€

Distribution des dépenses 2017
(1 408 620 € en 2016)                  1 319 990 €
dont
Salaires permanents :                       382 164 €
(376 315 € en 2016)
Salaires chantier insertion :              163 332 €
(154 200 € en 2016)
Charges sociales :                            210 825 €
(206 344 € en 2016)
Achats et charges externes :        341 132 €
(338 578 € en 2016)
Dotation aux amortissements :       149 920 €
(146 988 € en 2016)
Accompagnements résidents :        16 746 €
(56 923 € en 2016)
Charges exceptionnelles :               16 505 €
(67 727 € en 2016)
Produits exceptionnels :                   60 540 €
(59 15 € en 2016)

(Les comptes sont à disposition au mas de Carles).

Après présentation des comptes et lecture du rapport du commissaire aux comptes, l’assemblée générale donne quitus à l’unanimité de la gestion 2017.

ELECTIONS.

Cette année, six (6) personnes sollicitaient le renouvellement de leur mandat au sein du Conseil d’Administration : Mmes Josette Lambert, Jacinthe Aguettant ; Mrs Pierre Bonnefille, Robert Dewulf, Matthias Henriot, Robert Mazzocchi. Tous sont renouvelés à l’unanimité.

Jean-Claude Bizet (l’homme qui anime le site de l’association) présente sa candidature. Il est accueilli à bras ouverts par l’assemblée, pour une durée de trois ans renouvelables.

Constitué en pôles d’intérêt commun, le conseil d’administrationse compose comme suit : Olivier Pety (président) ; Joël Aymard, Pierre-Alexis Descours, Robert Dewulf (vice-présidents) ; Jacinthe Aguettant, Roseline Ponceau, Pierre Vidal (pôle secrétariat) ; Pierre Bonnefille, Frédéric Eymard, Gérard Fumat (pôle trésorerie et mécénat) ; Jean-Claude Bizet, Hubert Legeay, Vincent Pety (pôle réflexion – Carles 2025) ; Claude Bruguier, Josette Lambert, Jean-Marie Dor, Robert Mazzocchi (pôle animation culturelle) ; Matthias Henriot -avec Frédéric Eymard et Roseline Ponceau- (pôle animation des bénévoles).

CONCLUSION.

Nous sommes à un moment un peu troublé de l’histoire de notre association. Divers éléments se croisent : un nombre de résidents plus importants, des équipes (salariés et bénévoles) en quête de renouvellement, des dons qui stagnent. Et puis de nouvelles règles nationales pour l’hébergement et le logement qui se font jour, sous forme expérimentale pour l’heure. Mais comme beaucoup d’autres règlementations ces derniers temps, elles ne portent pas spécifiquement le souci des plus faibles et visent plutôt à soutenir ceux qui ont été désignés il y a peu comme « les premiers de cordée » [1]. Ce qui n’est pas notre projet premier, même si nous ne le refusons pas quand cela arrive !

Par-delà, nous voici interrogés sur nos choix et nos pratiques d’accueil ; invités à faire un point d’étape, hors des démagogies environnantes, des petits choix comptables, des idéologies protectrices et des tentations de radicalisme qui semblent irriguer de plus en plus notre société et notre monde. En fond, cette question : comment ne pas devenir un de ces « lieux communs » avec leur cortège de normes et de soumissions à la bienséance du moment ? [2]C’est l’objet de Carles 2025. Bon temps pour nous redire ce qui nous légitime au regard des réalités du quotidien : réalités humaines, sociétales autant que financières.

Pour cela j’ai repris quelques-uns des mots de nos « mots croisés » dont le texte est en gestation finale.

Et d’abord nous redire ceci : la proposition de vivre à Carles n’est pas un projetinstitutionnel. C’est une réponse alternativeentre le tout de la mise à l’emploi (et de préférence en six mois) et le rien de l’errance et de la reproduction de situations abandonniques. C’est ce qui est inscrit dans la proposition de la charte des « lieux à vivre » : « L’insertion dans une communauté permet de retrouver son identité après une période de survie dans la « jungle » de la rue. Elle est constituée par l’obligation de participer, selon ses moyens, au financement de l’hébergement et de la nourriture et, selon ses capacités, aux activités de la communauté telles que définies par le règlement intérieur… Le contrat qui lie les associations et les habitants des lieux à vivre et les habitants entre eux, peut-être qualifié de « contrat de compagnonnage ». Pour beaucoup, la reconquête de soi, la réapparition du désir d’une vie faite de liens sociaux et du goût d’une activité, impliquent plus qu’une mise en conformité avec les normes sociales. Permettre une reconstruction nécessite du temps et s’inscrit dans les exigences des mesures administratives. Un tel projet n’est pas de nature institutionnelle, mais « un contrat de solidarité fraternelle dans la durée. »

(Par parenthèse, dire cela, c’est aussi dire la fragilité de nos financements institutionnels et la nécessité de nourrir ou de trouver à nourrir le Fonds de Dotation Joseph Persat – Mas de Carles pour y faire face).

Plus avant, c’est dire que le mas de Carles n’est pas un lieu où tout est donné sans échange ni retour entre le « donateur » et celui qui reçoit, quel que soit le statut de l’un et de l’autre. C’est un lieu qui s’offre comme un lieu de (re)constructionpour tous (RSB) du fait même de cet échange ;

c’est au cœur d’un collectif qu’il nous est donné de construire une fraternité, construire une estime de soi, de construire et de se donner des moyens pour échapper à ces addictions qui condamnent toute avancée. Pas comme une contrainte. Mais une invitation patiente et répétée à choisir la vie. A regarder la vie à partir de la vie de l’autre, jusqu’à l’impuissance. Il est toujours midi quelque part ailleurs que devant ma porte : « C’est la liberté qui peut tendre au bien. Ne faites pas rentrer le bien dans la nature en utilisant les systèmes de coercition. Le bien devient un mal. »[3]

cette (re)construction se donne les moyens de l’activité(des activités) proposées comme un des piliers de l’accueil dans nos lieux. Cette dimension de notre accueil est aussi l’occasion d’une triple réalisation :

– celle d’un rapport financier pour la maison (10 à 12% de nos recettes à l’année) ;

– celle d’être le support des formations dans le cadre de la VAE, pour les hommes qui le souhaitent ;

– celle d’un travail théorique, de réflexion et de proposition aux institutions, comme ce qui a été menée au sein de l’UILV pour acquérir la reconnaissance du statut d’Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires (OACAS) qui offre reconnaissance et protection à l’association et aux les personnes engagées dans les activités proposées sur nos lieux.

Par parenthèse, encore, cette proposition d’activité fait la différence entre un hôtel Formule 1 et l’accueil au mas de Carles.

Carles est un lieu qui propose à tous, quel que soit son statut, d’entrer dans une alliance avec l’autre. Une alliancesur le terrain : pour permettre à chacun de libérer la part propre de son don, pour ne pas passer à côté de l’essentiel, d’accueillir le cœur de toute rencontre : « A tous les pas, les errements, où l’âme un moment se devine », comme l’écrivait Aragon. Ce que nous nous redisions autrement dans notre dernière rencontre « RSB » : « Penser le « tremblement de l’absence de certitude » [4]pour ne pas nourrir l’hiver d’une pensée simplement faite d’habitudes et de stéréotypes pour mettre l’autre en défaut. Apprendre l’humilité de nos prétentions salvatrices : la bougie de nos présences n’est ni l’éclair, ni le soleil [5]. Dénouer la mystérieuse et contradictoire connivence de la vie présente ici avec la vie qu’elle engendre ailleurs : « Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin très loin de vous que le cercle s’illumine. » [6]Espérer encore et toujours malgré l’affirmation des contraires. Et sans cesse interroger aussi le lieu de notre regard, car il détermine une part de notre vision et de notre projection sur le présent, sur l’avenir et sur les personnes. Cela finit par s’appeler compagnonnage et nous situe comme personne ressource les uns par rapport aux autres, et non plus en surplomb. Jean Sulivan : « Consentez dès que les circonstances le permettent à être « pauvre » devant autrui, hors représentation et vanité… Vous rencontrerez parfois les autres dans un lieu de vérité. »[7]

Carles est un lieu qui propose d’entrer dans une forme de spiritualité. Au départ, pour Joseph, cette spiritualité trouve sa source dans l’Evangile. C’est aussi mon chemin, ma voie d’accès. Et c’est vrai pour un certain nombre d’entre nous. Pas de secret en cela pour personne. Mais pour rester fidèle à l’intuition de Joseph, vivre pleinement ma foi, n’est pas enfermer les autres dans ma conviction et mes choix. Par contre mes découvertes d’un Dieu Père et Libérateur me font rechercher un compagnonnage avec toutes celles et ceux qui partagent cette intuition d’une paternité et d’une volonté libératrice qui permette, à chacun dans sa langue, de retrouver le « souffle » intérieur qui fait le socle de l’humanité de l’homme : permettre à chacun de développer cette part de lui-même me semble honorer la fécondité recherchée pour chacun.

La spiritualité ne se limite pas aux acquis religieux des uns et des autres. Elle est ce qui ouvre aux questions partagées, plus qu’aux certitudes affirmées. Dans cette ligne tout apport est bienvenu. C’est pour cela que les statuts de l’association ont trouvé dès l’origine leur expression sous la forme de statuts d’éducation populaire.

On lira (quand ce sera possible, c’est-à-dire publié) ce que j’ai déjà soulevé dans la dernière rencontre « RSB » à ce sujet et ce qu’en disent les « Mots croisés ».

Carles est un lieu qui propose que, toujours, l’hommesoit au centre, et non pas le calcul ou le rapport financier qu’on en peut dégager. Mais mettre l’homme au centre, qu’est-ce que ça veut dire ? Maurice Bellet à quelques belles pages là-dessus :« Il y a une loi de la surface qui est féroce : c’est celle de l’argent. C’est elle, en vérité, qui aime le chaotique, sous allures d’efficience et de prospérité. La loi profonde est ailleurs. C’est cette loi qui elle-même obéit à la loi de toute loi : préserver l’homme, sauver l’humain de ce qui en l’homme détruit l’homme […] Que l’autre te soit assez proche pour que ton désir soit : qu’il vive […] L’ordre premier de toute chose est toujours pour nous, les humains, l’ordre de l’advenir humain. Pas le spectacle, la théorie, la contemplation, l’empire. Non : le chemin, la genèse, la Voie. »[8]Et la boue et les ornières et les petits bonheurs qui vont avec ! Voilà bien l’essentiel de notre présence.

Pour que tout cela se mette en place, il faut du temps. Du temps pour les accompagnateurs (salariés et bénévoles) pour entrer dans un mode relationnel qui exclut (autant que peut se faire) tout esprit de supériorité. Du temps pour les résidents pour accepter d’entrer dans un lieu qui exige de chacun sa part d’activité, de relation juste, d’initiatives partagées. Du temps pour tous afin de renoncer à nos ordinaires volontés de puissance, à nos résistances au dialogue, à nos enfouissements stériles dans un « faire » cache-misère. Du temps presque inutile aux yeux du monde des gens pressés, pressés d’engranger leurs actes comme autant de signe de leur propre existence. Vous connaissez sans doute ce court passage d’une lettre de René Char à Francis Curel en 1941. Quand il faut choisir son camp de manière dramatique, voilà ce qu’il lui recommande : « Je te recommande la prudence. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s’affirment rassurés parce qu’ils pactisent. Ce n’est pas toujours facile d’être intelligent et muet, contenu et révolté… Regarde en attendant tourner les dernières roues sur la Sorgue. Mesure la longueur chantante de leur mousse. Calcule la résistance délabrée de leurs planches. Confie-toi à voix basse aux eaux sauvage que nous aimons… » [9]. Prendre le temps du recul pour mieux s’engager dans l’action, voilà ce que conseillait le futur résistant à son ami l’Islois et ainsi intégrer « à l’origine pessimiste de la semence, la patience éperdue de son devenir. »(Gilbert Lely).

Ceux qui nous ont quitté

Martine Ranchini (12.09.2017) ; le frère de Dominique Brunot (24.12.2017) ; Alice Doublet (2.01.2018) ; Mme Cavallaro (8.01.2018) ; Alain Rogeat (27.01.2018) ; Jeanine Bezol (7.03.2018) ; Aimée Saint Etienne (14.03.2108) ; Yves de Gasquet (16.03.2108).

En eux, par-delà les petits bonheurs de la vie et grâce à eux, nous est parfois apparu « le sens fulgurant qui ouvre à soi-même et à la nostalgie de l’avenir »qui fait appel en chacun. Leur mort peut alors devenir ce « quelque chose d’inguérissable qui traverse chacune de nos vies, de part en part et n’empêche ni la joie ni l’amour »[10].

Olivier Pety, président Mas de Carles

[1]Voir la lettre de Carles n° 88.

[2]« Les écrits de Sulivan disent : Courage, c’est possible de vivre sans les idées reçues, sans la sécurité des choses et des mots, sans les manies de la mode ou du groupe, c’est même là commencer à vivre. Voilà où il tend obscurément dès le départ, avant de s’apercevoir que c’est l’Evangile ! »(Jean Grosjean, Avant-propos à Pages, Gallimard, 1996, p. 9)

[3]Jean Sulivan, Provocation, p. 181.182.

[4]"... la pensée du tremblement, de la non certitude. Il (Glissant, écrivain, poète et philosophe français, né à la Martinique) explique qu'il y a sur la planète des cultures millénaires, très stables mais souvent arrogantes et dominatrices. Et puis, il y a les cultures de l'incertitude, encore dans une gestation infinie. Celles-là nous permettent de voir le monde comme un archipel et donc, de penser son interconnexion. A la mondialisation brutale qui se traduit par une concentration des richesses et une augmentation des inégalités - il ne le dit pas tout à fait comme ça - Glissant oppose la mondialité, c.a.d. développer des relations qui permettent d'entrer ensemble dans cette nouvelle région du monde. Une région non pas géographique mais faite d'une conscience commune, partagée et pétrie de nous tous. Glissant n'est jamais péremptoire. Seul le doute nous fait progresser et nous permet d'être disponible à l'altérité."  

[5]Philippe Jaccottet, Tâches de soleil ou d’ombre, op. cit. p. 175.

[6]René Char, Feuillets d’Hypnos, 120.

[7]Jean Sulivan, L’exode, cité dans Pages, Gallimard, 1996, p. 208.

[8]Maurice Bellet, La traversée de l’en bas,Bayard, 2005.

[9]René Char, Premier billet à Francis Curel (1941).La Pléiade, Gallimard, 1983, p. 632.

[10]Christian Bobin, Les ruines du ciel, nrf Gallimard, 2009, p.90.
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