ASSEMBLEE GENERALE Association Mas de Carles – Le mot du Président

11 avril 2018

Comme chaque année, à l’invitation de Joseph qui demandait que l’on prenne « soin de lire mon testament dans chaque assemblée générale » , nous prenons le temps de réentendre ce testament spirituel de notre fondateur. Parce que ce texte est le fondement des statuts de l’association et le pilier de notre présence au mas.

 

“Un homme découvrit un trésor caché dans un champ. Dans sa joie, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et acheta le champ » (Évangiles de Mt 13,44).

Cet homme, c’est moi-même. Le trésor, c’est le Mas de Carles. Un jour, j’ai découvert Carles. Ce fut, pour moi, un émerveillement. Je découvris un site exceptionnel. Il s’en dégageait une ambiance de paix, avec un certain fond de mystère. J’ai été séduit. J’ai compris qu’il y avait là quelque chose à faire, une chance à ne pas manquer. J’ai passé une grande partie de ma vie à accueillir : j’y ai vu là l’aboutissement d’un projet.

Les plus déshérités, ceux qui n’ont plus de famille, de travail, y auraient leur place. Tous ceux qui ont soif de paix, de calme, d’amitié, y viendraient. Une vie fraternelle de partage y serait possible loin de tout ce qui divise : l’argent, la race, la culture, etc. Carles deviendrait un lieu fort pour de nouveaux départs.

Carles a une vocation d’accueil. Depuis des années, Carles a accueilli des milliers de personnes et ce sont les plus pauvres qui y ont trouvé demeure. C’est pourquoi je demande aux membres de l’association d’entrer dans ce mouvement d’accueil, déjà réalisé en partie, pour le développer et le soutenir avec désintéressement… Carles ne deviendra jamais un objet d’intrigue, un lieu de trafic, de commerce ou réservé à quelques-uns ».

Fait à Avignon, le 15 Janvier 1981

Père Joseph PERSAT, Fondateur du Mas de Carles.

 

Conclusions 

Nous sommes à un moment un peu troublé de l’histoire de notre association. Divers éléments se croisent : un nombre de résidents plus importants, des équipes (salariés et bénévoles) en quête de renouvellement, des dons qui stagnent. Et puis de nouvelles règles nationales pour l’hébergement et le logement qui se font jour, sous forme expérimentale pour l’heure. Mais comme beaucoup d’autres règlementations ces derniers temps, elles ne portent pas spécifiquement le souci des plus faibles et visent plutôt à soutenir ceux qui ont été désignés il y a peu comme « les premiers de cordée » . Ce qui n’est pas notre projet premier, même si nous ne le refusons pas quand cela arrive !

Par-delà, nous voici interrogés sur nos choix et nos pratiques d’accueil ; invités à faire un point d’étape, hors des démagogies environnantes, des petits choix comptables, des idéologies protectrices et des tentations de radicalisme qui semblent irriguer de plus en plus notre société et notre monde. En fond, cette question : comment ne pas devenir un de ces « lieux communs » avec leur cortège de normes et de soumissions à la bienséance du moment ?  C’est l’objet de Carles 2025. Bon temps pour nous redire ce qui nous légitime au regard des réalités du quotidien : réalités humaines, sociétales autant que financières.

Pour cela j’ai repris quelques-uns des mots de nos « mots croisés » dont le texte est en gestation finale.

Et d’abord nous redire ceci : la proposition de vivre à Carles n’est pas un projet institutionnel. C’est une réponse alternative entre le tout de la mise à l’emploi (et de préférence en six mois) et le rien de l’errance et de la reproduction de situations abandonniques. C’est ce qui est inscrit dans la proposition de la charte des « lieux à vivre » : « L’insertion dans une communauté permet de retrouver son identité après une période de survie dans la « jungle » de la rue. Elle est constituée par l’obligation de participer, selon ses moyens, au financement de l’hébergement et de la nourriture et, selon ses capacités, aux activités de la communauté telles que définies par le règlement intérieur… Le contrat qui lie les associations et les habitants des lieux à vivre et les habitants entre eux, peut-être qualifié de « contrat de compagnonnage ». Pour beaucoup, la reconquête de soi, la réapparition du désir d’une vie faite de liens sociaux et du goût d’une activité, impliquent plus qu’une mise en conformité avec les normes sociales. Permettre une reconstruction nécessite du temps et s’inscrit dans les exigences des mesures administratives. Un tel projet n’est pas de nature institutionnelle, mais « un contrat de solidarité fraternelle » dans la durée. »

(Par parenthèse, dire cela, c’est aussi dire la fragilité de nos financements institutionnels et la nécessité de nourrir ou de trouver à nourrir le Fonds de Dotation Joseph Persat pour y faire face).

Plus avant, c’est dire que le mas de Carles n’est pas un lieu où tout est donné sans échange ni retour entre le « donateur » et celui qui reçoit, quel que soit le statut de l’un et de l’autre. C’est un lieu qui s’offre comme un lieu de (re)construction pour tous (RSB) du fait même de cet échange 

c’est au cœur d’un collectif qu’il nous est donné de construire une fraternité, construire une estime de soi, de construire et de se donner des moyens pour échapper à ces addictions qui condamnent toute avancée. Pas comme une contrainte. Mais une invitation patiente et répétée à choisir la vie. A regarder la vie à partir de la vie de l’autre, jusqu’à l’impuissance. Il est toujours midi quelque part ailleurs que devant ma porte : « C’est la liberté qui peut tendre au bien. Ne faites pas rentrer le bien dans la nature en utilisant les systèmes de coercition. Le bien devient un mal. » 

cette (re)construction se donne les moyens de l’activité (des activités) proposées comme un des piliers de l’accueil dans nos lieux. Cette dimension de notre accueil est aussi l’occasion d’une triple réalisation : 

 – celle d’un rapport financier pour la maison (10 à 12% de nos recettes à l’année) ;

 – celle d’être le support des formations dans le cadre de la VAE, pour les hommes qui le souhaitent ;

 – celle d’un travail théorique, de réflexion et de proposition aux institutions, comme ce qui a été menée au sein de l’UILV pour acquérir la reconnaissance du statut d’Organismes d’Accueil Communautaire et de d’Activités Solidaires (OACAS) qui offre reconnaissance et protection à l’association et aux les personnes engagées dans les activités proposées sur nos lieux. 

Par parenthèse, encore, cette proposition d’activité fait la différence entre un hôtel Formule 1 et l’accueil au mas de Carles.

Carles est un lieu qui propose à tous, quel que soit son statut, d’entrer dans une alliance avec l’autre. Une alliance sur le terrain : pour permettre à chacun de libérer la part propre de son don, pour ne pas passer à côté de l’essentiel, d’accueillir le cœur de toute rencontre : « A tous les pas, les errements, où l’âme un moment se devine », comme l’écrivait Aragon. Ce que nous nous redisions autrement dans notre dernière rencontre « RSB » : « Penser le « tremblement de l’absence de certitude »  pour ne pas nourrir l’hiver d’une pensée simplement faite d’habitudes et de stéréotypes pour mettre l’autre en défaut. Apprendre l’humilité de nos prétentions salvatrices : la bougie de nos présences n’est ni l’éclair, ni le soleil . Dénouer la mystérieuse et contradictoire connivence de la vie présente ici avec la vie qu’elle engendre ailleurs : « Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin très loin de vous que le cercle s’illumine. »  Espérer encore et toujours malgré l’affirmation des contraires. Et sans cesse interroger aussi le lieu de notre regard, car il détermine une part de notre vision et de notre projection sur le présent, sur l’avenir et sur les personnes. Cela finit par s’appeler compagnonnage et nous situe comme personne ressource les uns par rapport aux autres, et non plus en surplomb. Jean Sulivan : « Consentez dès que les circonstances le permettent à être « pauvre » devant autrui, hors représentation et vanité… Vous rencontrerez parfois les autres dans un lieu de vérité. » 

Carles est un lieu qui propose d’entrer dans une forme de spiritualité. Au départ, pour Joseph, cette spiritualité trouve sa source dans l’Evangile. C’est aussi mon chemin, ma voie d’accès. Et c’est vrai pour un certain nombre d’entre nous. Pas de secret en cela pour personne. Mais pour rester fidèle à l’intuition de Joseph, vivre pleinement ma foi, n’est pas enfermer les autres dans ma conviction et mes choix. Par contre mes découvertes d’un Dieu Père et Libérateur me font rechercher un compagnonnage avec toutes celles et ceux qui partagent cette intuition d’une paternité et d’une volonté libératrice qui permette, à chacun dans sa langue, de retrouver le « souffle » intérieur qui fait le socle de l’humanité de l’homme : permettre à chacun de développer cette part de lui-même me semble honorer la fécondité recherchée pour chacun.

La spiritualité ne se limite pas aux acquis religieux des uns et des autres. Elle est ce qui ouvre aux questions partagées, plus qu’aux certitudes affirmées. Dans cette ligne tout apport est bienvenu. C’est pour cela que les statuts de l’association ont trouvé dès l’origine leur expression sous la forme de statuts d’éducation populaire. 

On lira (quand ce sera possible, c’est-à-dire publié) ce que j’ai déjà soulevé dans la dernière rencontre « RSB » à ce sujet et ce qu’en disent les « Mots croisés ». 

Carles est un lieu qui propose que, toujours, l’homme soit au centre, et non pas le calcul ou le rapport financier qu’on en peut dégager. Mais mettre l’homme au centre, qu’est-ce que ça veut dire ? Maurice Bellet à quelques belles pages là-dessus : « Il y a une loi de la surface qui est féroce : c’est celle de l’argent. C’est elle, en vérité, qui aime le chaotique, sous allures d’efficience et de prospérité. La loi profonde est ailleurs. C’est cette loi qui elle-même obéit à la loi de toute loi : préserver l’homme, sauver l’humain de ce qui en l’homme détruit l’homme […] Que l’autre te soit assez proche pour que ton désir soit : qu’il vive […] L’ordre premier de toute chose est toujours pour nous, les humains, l’ordre de l’advenir humain. Pas le spectacle, la théorie, la contemplation, l’empire. Non : le chemin, la genèse, la Voie. »  Et la boue et les ornières et les petits bonheurs qui vont avec ! Voilà bien l’essentiel de notre présence.

Pour que tout cela se mette en place, il faut du temps. Du temps pour les accompagnateurs (salariés et bénévoles) pour entrer dans un mode relationnel qui exclut (autant que peut se faire) tout esprit de supériorité. Du temps pour les résidents pour accepter d’entrer dans un lieu qui exige de chacun sa part d’activité, de relation juste, d’initiatives partagées. Du temps pour tous afin de renoncer à nos ordinaires volontés de puissance, à nos résistances au dialogue, à nos enfouissements stériles dans un « faire » cache-misère. Du temps presque inutile aux yeux du monde des gens pressés, pressés d’engranger leurs actes comme autant de signe de leur propre existence. Vous connaissez sans doute ce court passage d’une lettre de René Char à Francis Curel en 1941. Quand il faut choisir son camp de manière dramatique, voilà ce qu’il lui recommande : « Je te recommande la prudence. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s’affirment rassurés parce qu’ils pactisent. Ce n’est pas toujours facile d’être intelligent et muet, contenu et révolté… Regarde en attendant tourner les dernières roues sur la Sorgue. Mesure la longueur chantante de leur mousse. Calcule la résistance délabrée de leurs planches. Confie-toi à voix basse aux eaux sauvage que nous aimons… » . Prendre le temps du recul pour mieux s’engager dans l’action, voilà ce que conseillait le futur résistant à son ami l’Islois et ainsi intégrer « à l’origine pessimiste de la semence, la patience éperdue de son devenir. » (Gilbert Lely).

Ceux qui nous ont quitté

Martine Ranchini (12.09.2017) ; le frère de Dominique Brunot (24.12.2017) ; Alice Doublet (2.01.2018) ; Mme Cavallaro (8.01.2018) ; Alain Rogeat (27.01.2018) ; Jeanine Bezol (7.03.2018) ; Aimée Saint Etienne (14.03.2108) ; Yves de Gasquet (16.03.2108).

En eux, par-delà les petits bonheurs de la vie et grâce à eux, nous est parfois apparu « le sens fulgurant qui ouvre à soi-même et à la nostalgie de l’avenir » qui fait appel en chacun. Leur mort peut alors devenir ce « quelque chose d’inguérissable qui traverse chacune de nos vies, de part en part et n’empêche ni la joie ni l’amour » .  

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