Archives de catégorie : Lettres de Carles

Lettre 90

Cliquez ici pour lire l’intégralité de la Lettre 

EDITORIAL

Le principe de fraternité déclaré central pour les « Sages » du Conseil Constitutionnel. Comme quoi, quand on s’y met à plusieurs, aucune porte ne reste vraiment close sur nos seuls intérêts particuliers. Il est bien sûr évident qu’il s’agit de réinstaurer une justice pratique dans nos rapports aux plus pauvres d’entre nous ; de libérer les plus engagés dans leur défense de tout soupçon d’illégitimité et de toute menace du bras de justice ; de nous éviter l’injustice de croire que dans notre société, tout le monde va trouver un emploi, quel que soit sa situation (120.000 postes accessibles par an, pour près de cinq millions de chômeurs) ; de croire qu’en trois mois on peut vaincre les addictions ou de s’imaginer que, cherchant ardemment à s’en libérer, tous peuvent tenir l’abstinence hors d’un lieu, d’une présence, d’une proximité qui tiennent lieu de pare-feu ! Nous le savons ici, rien de tout cela n’est vrai pour la plupart. Et le « pognon de dingue » permet à tous ceux-là de vivre autrement qu’en survivant dans le délitement et le déni de leur propre existence. Tout le reste n’est que fausse information, « fake new » comme on dit aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique.

Il est clair aussi que cela devrait nous permettre de sortir des discours tout faits qui ne fonctionnent généralement qu’en faveur des plus aisés de notre société. De mettre fin à des prises de position comme celles que catégorisait un Gilles Herlédan : « Pour parler du coût d’une mesure entraînant des dépenses publiques, il est notable qu’il s’agira alors de stratégie, d’investissement, de capitaux libérés si la manne est destinée aux entreprises ou aux financiers. Le résultat attendu est la production de richesses, la croissance et le ruissellement éventuel sur les « derniers de cordée ». S’il s’agit de mesures sociales, ce seront des « charges », toujours excessives, des freins à la croissance. Elles sont décrites comme vaines et imposées à la puissance publique de manière abusive (les pauvres abusent toujours), tandis que les autres sont des choix résultant de décisions éclairées par la raison, voire même philanthropiques. »[1]

La fraternité prend rang de principe constitutionnel. Bien sûr, ce n’est qu’un commencement : la fraternité ne se décrète pas. A nous maintenant de devenir fraternel en chacun de nos gestes, de travailler à ce que ce principe devienne le principe de la réalité de nos relations, avec les moins chanceux d’entre nous, les plus éprouvés d’ici et d’ailleurs. ; à nous « attaquer aux racines profondes des inégalités de destin, celles qui sont (parfois) décidées avant même notre naissance »[2]Peut-être, aurons-nous à cœur, nous les plus favorisés, d’ouvrir une chance supplémentaire de vie à tous ; d’éviter que la Méditerranée ne continue à engloutir cette part d’humanité à qui nous refusons, à ce jour, de faire la moindre place dans nos vies et nos territoires (hommes, femmes et enfants confondus dans le même rejet mortel). Aujourd’hui, nous avons à « faire en sorte que ce qui arrive n’ait plus de lieu pour arriver. »[3]C’est ce à quoi nous invite la décision des Sages du Conseil Constitutionnel. Et ne plus nous étonner que d’une chose : du temps qu’il nous reste pour donner à cette fraternité la trace de nos vies pour s’y épanouir, avec la brûlure de nos hésitations et les cicatrices de nos échecs.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Golias (534), p. 12.

[2]Discours du Président de la République au Congrès de Versailles, en juillet 2018.

[3]Ch. Bobin, L’épuisement,Folio, 2015, p. 13.

Lettre 89

Cliquez ici pour lire l’intégralité de la Lettre89

EDITORIAL

« Nous avons parfois le sentiment du peu de réalité de notre réalité »Cette petite phrase d’Edgar Morin [1]a réveillé quelque chose en moi. Il parlait de l’humanité en général. Mais cela semble être vrai pour nous ici, également : notre réalité pèse de peu de poids auprès de beaucoup. La réalité de Carles, de celles et ceux qui l’habitent, paraît une marge sans grand intérêt au regard des intérêts supérieurs de l’argent, du commerce, de l’affirmation de ma supériorité. Et ce regard nous affaiblit tous : ceux du dedans (regardés comme non-conformes) et ceux du dehors (qui amputent leur humanité de l’humanité des autres).

A l’inverse, quand Carles pèse son poids de vie, alors tout change. Notre réalité peut rapidement devenir un lieu de fierté. Celle d’appartenir à une « région » du monde des hommes où se dénouent les vieilles superstitions des illusions communes propagées par le langage unique du profit. Une « région » où se nouent des histoires de reconnaissance, d’acquisitions de compétences, des liens de fraternité et d’alliances multiformes (entre les hommes et avec la Terre) que la vie d’avant la vie au Mas (quel que soit notre statut) n’avait jamais imaginé. Joseph Persat le répétait souvent : « Si tu viens au Mas et que cela ne change rien en toi, pour toi et pour les autres, quel intérêt de rester ? » Invitation faite à tous à s’extraire de ses exigences propres, de se détacher des chaînes auxquelles il a consenti par convenance, qu’il s’est laissé imposer par crainte de l’avenir. Comme l’a écrit Philippe Roth, il arrive qu’on puisse se dire : « Il n’y a pas de contrat entre la vie et vous… ! »

Du coup rien ne s’oppose à ce que nous refusions de repousser la pauvreté et l’échec à l’extérieur de mon champ de vision.

C’est pour manifester cela que nous sommes au Mas. Demandez (entre autres) à R., l’homme aux deux béquilles qu’un peu de confiance, quelques années et de vraies responsabilités ont remis debout. Et pour rien au monde « l’homme-qui-plante-et-arrose chaque-matin-au-petit-jour » ne remarcherait avec ses béquilles, tant qu’il est ici comme à la maison. Les riens de nos vies font tenir à la vie ses promesses (enfouies) de fécondité. Contrairement à ce qu’en disent certains (qui se veulent moins inégaux que d’autres) ce n’est pas l’excès de solidarité qui ruine nos vies, mais l’inverse qui nous prive de fécondités inenvisagées. C’est pour cela que Carles existe, pour ces hommes et ces femmes qui se sont redressés en même temps qu’ils faisaient rendre vie à leurs vies abimées : parce qu’ils ont trouvé là un logement (d’abord), une vie commune, une activité et l’assurance de n’être plus enfermés dans un statut de mépris et d’inutilité. C’est ceux-là que les institutions nous invitent à prendre en charge. Alors il faut du temps, pour qu’ils retrouvent un certain équilibre… vite remis en cause dès qu’un traitement cesse, qu’un impondérable se présente, qu’advient l’évidence de ne pas pouvoir gérer conflits, solitude et propositions nouvelles. Beaucoup de temps parfois. Et pour certains l’impossibilité d’envisager de quitter la maison.

L’homme ne se construit pas à coup de décrets mais à force de patience, de promotion d’une responsabilité dans une activité reconnue, de proposition d’un toit et d’une table assurés pour que cesse l’errance (intérieure et extérieure) et la proposition d’une convivialité constructive. S’’établir quelque part avec d’autres pour forger une renaissance d’humanité ! « Un pauvre est un pauvre de lien », disait Xavier Emmanuelli. « Il faut enseigner le souci de l’autre ». Et Guillaume Duval assurait par ailleurs que « seul un pays peuplé d’égaux, où même les plus pauvres sont bien éduqués, bien logés, bien soignés, peut faire preuve de suffisamment de cohésion pour faire face aux redoutables défis posés par la révolution numérique et la crise écologique. » [2]  Les solutions techn(nocrat)iques proposées aujourd’hui peuvent-elles nourrir ces apprentissages ? Ou bien ne sont-elles là que pour nous permettre d’élégantes négations de l’autre, oublieux que nous sommes que c’est cela même qui nous déracinent [3]un peu plus de la terre de notre humanité ?

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Edgar Morin, Connaissance, ignorance et mystère,Fayard, 2017, p. 28.

[2]Guillaume Duval, Editorial dansAlternatives économiques, juin 2018.

[3]Selon l’expression de Frédéric Boyer.

Lettre 88

Cliquez ici pour lire l’intégralité de la Lettre88

EDITORIAL

Dans un quelque part proche, en Europe, les populistes raflent la mise après une montée d’actes et de propos anti-migrants. Ils ne sont malheureusement pas les seuls !

Dans les jours qui suivent le journal signale que 17 jeunes migrants, en Suède, ont préféré le suicide à l’expulsion et au retour vers leur pays : les deux tiers étaient afghans.

En Syrie, de plus en plus de voix s’élèvent contre les méthodes employées par son président (et ses alliés) qui soumet les populations civiles à la mort par bombardement et attaques au chlore.

Chez nous, la folie religieuse et l’aveuglement idéologique de quelques-uns tuent encore… même celui qui veut se porter garant de la vie des autres. Il s’appelait Arnaud. Mais combien d’autres, connus ou inconnus, sur les terres en guerre ou dans des associations d’aide de toutes sortes, ici et ailleurs, ont donné et laissent leur vie pour celles et ceux qui s’étaient confiés à eux.

Un peu partout la mort travaille nos sociétés et fait son travail : jusqu’à la disparition des abeilles et de nombreuses espèces d’oiseaux (un tiers a disparu) qui menace sérieusement la vie concrète des hommes. Et nous devenons lentement des étrangers en sursis sur notre propre terre.

Goût pour l’argent, le pouvoir et les idéologies meurtrières conjuguent leurs efforts pour réduire les plus petits, les moins chanceux de nos sociétés à la portion congrue, la plus exigüe possible. A charge de considérer comme un vol la part qui ne revient pas aux plus riches. Comme si l’accueil, l’accompagnement et le partage étaient devenus le signe d’une sensiblerie inutile, au revers des engagements pris au sortir de la guerre où la « dette sacrée » vis-à-vis des plus pauvres était le lieu de la citoyenneté. La galère des uns n’interpelle plus guère la bienséance des autres… à moins que les premiers ne se rapprochent des modes de vie et de pensée des seconds. Comme si le refus de la misère se confondait tout à coup avec la chasse au pauvre : une manière comme une autre de ne pas entendre les causes de la misère.

Comment ne pas comprendre que s’adosser au libéralisme (et sa doxa d’évidence) ne fait qu’accentuer les inégalités (quelques très riches, toujours plus de pauvres). Et cela est la cause de revendications liées au sentiment (et souvent à la réalité) d’abandon des perdants des grandes réformes et du jeu des marchés. Le mépris social qui a discrètement fait son apparition amplifie encore les choses. Comment ne pas nous demander pourquoi l’Etat qui veut décider de tout, souhaite se passer de la rencontre et de la discussion avec les corps intermédiaires… dont les associations qui tiennent en trop haute estime (à ses yeux) la réalité des femmes, des hommes et des enfants qu’elles croisent et accompagnent. Nous souvenir de Maurice Bellet : « Il y a une loi de la surface qui est féroce : c’est celle de l’argent. C’est elle, en vérité qui aime le chaotique, sous ses allures d’efficience et de prospérité », pourrez-vous lire dans la rubrique à méditer [1]Ici nous ne sommes pas prêts à laisser cette loi-ci faire sa loi !

Pendant ce temps, entre deux pages d’un livre qui s’offre à nous révéler la « bonne nouvelle » d’une Présence qui nous devance, quelques femmes constatent que la pierre a été roulée de devant un tombeau. Tombeau d’emprunt. Mais tombeau quand même. Peut-être en est-il de même pour nous aujourd’hui. Peut-être est-il temps de nous redire les uns aux autres : « la pierre a été enlevée ». Celle qui enferme tout autre dans la mort et l’abandon et la solitude d’être. Au travail ! C’est la part du colibri qui nous revient.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Maurice Bellet, La traversée de l’en-bas, Bayard, 2005, p. 81ss).

Lettre 87

Cliquez ici pour lire l’intégralité de la Lettre 87

EDITORIAL

Égalité

On parle beaucoup d’égalité, ces temps-ci. C’est même un des objectifs du quinquennat.  Pour dire que nul n’a le droit de violer la vie d’un autre. Pour l’instant on parle d’égalité homme/femme. Ce qui n’est déjà pas sans difficulté : « On sait faire avec l’égalité, mais alors on veut faire disparaître les différences ; ou bien on promeut la différence, mais alors on ne reconnaît plus l’égalité. »[1] Regard éclairant de Marie Balmary.

Poussons un peu. Au-delà de la volonté de rétablir une égalité de salaire, de respect mutuel, constatons qu’il y a des inégalités partout, que nous en soyons d’accord ou non : grand/petit, gros/maigre, lent/rapide… L’essentiel n’est-il pas que chacun fasse entendre sa voix, comme dans une chorale ? Ensuite il y a des inégalités établies, comme de droit, par le refus de renoncer à la violence contre l’autre, individuelle, collective ou institutionnelle. A l’image de ces revendications de type nationalistes, revendiquant une supériorité qui instaure une inégalité contre les autres : loin de nous, les Rohingyas en savent quelque chose, mais beaucoup d’autres aussi que la Méditerranée, les maltraitances, certaines décisions politiques conduisent à la mort, physique, institutionnelle, civique mais toujours réelle pour les personnes. Plus loin encore, c’est la Chine qui rase les maisons des quartiers entiers de Pékin ou d’ailleurs, touchés par la grande pauvreté. Dont on s’aperçoit par après que des logements pour personnes plus aisées ont surgi à leur place. Cynisme et petits (ou grands) calculs.

L’Europe n’échappe pas à cette vague, ni la France. Pour s’en persuader, il suffit de lire le résultat de la récente rencontre entre le ministre de l’intérieur et les associations de lutte contre l’exclusion (qui ont claqué la porte). Voulant faire libérer des places pour les « SDF en situation régulière » (un nouveau concept social, sans doute)[2], le ministre a rallumé la guerre entre les pauvres. Certains n’ont donc pas droit à la même égalité ? Il semble que ce ministre a oublié de travailler à l’émergence d’une lutte pour l’égalité entre précaires. Et à l’analyse d’une situation qui fasse droit à l’égale humanité de tous. Ce que de précédents ministres de l’intérieur (2002-2007) n’avaient pas réussi à faire accepter aux divers responsables de structures convoqués par la préfecture du Gard : chacun à son tour s’était levé pour revendiquer son « objection de conscience » et quand tous se furent levés, les responsables avaient consentis, eux, à lever la séance. A nouveau la même prétention de « désanctuariser » nos lieux ? A nouveau, faudra-t-il nous lever encore pour faire respecter et défendre les moins chanceux ou les moins bien lotis de notre temps ? 

Regardons aussi cette inventivité diabolique mise au service du matériel urbain, pour lutter contre la présence des SDF sur nos banc, dans nos entrées de garage et ailleurs. Le malheur des uns pour faire le bonheur des autres ? Ce n’est rien d’autre que la logique de tous les colonialismes revendiquant une inégalité de droit pour mieux préserver ses avantages !

« Le plus pauvre le dit souvent : ce n’est pas d’avoir faim ou de ne pas savoir lire, ce n’est même pas d’être sans travail, qui est le pire malheur de l’homme. Le pire des malheurs c’est de se savoir compté pour nul au point où même vos souffrances sont ignorées. Le pire est le mépris de vos concitoyens… Le plus grand malheur de la pauvreté extrême, est d’être comme un mort vivant tout au long de son existence. » [3] Alors, peut-être, tenter de nous redire que « c’est dans l’accueil du faible que se trouve une réponse à la crise de civilisation que nous traversons. » Si, cette année, Noël voulait bien ne pas échapper à notre attention… !

Sinon tout va bien. Le dernier bébé Panda, baptisé par Brigitte Macron, s’appelle « accomplissement d’un rêve »[4].

Et une promesse de plus, une !

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Marie Balmary, Anne Le Gastelois, Ouvrir le livre : une lecture étonnée de la Bible.

[2] Il s’agirait de proposer que des équipes mobiles de l’OFII (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration) « vérifie les identités des personnes bénéficiaires d’une place en centre d’hébergement. » (Journal Libération du 9/10 décembre 2017).

[3] Joseph Wresinski, Refuser la misère, Cerf, 2007, p. 221.

[4] La Provence du 5 décembre 2017.

Lettre 86

Cliquez pour lire l’intégralité de la Lettre 86

EDITORIAL

Et toujours vouloir prendre la place de l’autre. Un matin ordinaire. Une grosse cylindrée sur le parking d’une grande surface. Elle se gare sur un emplacement handicapé, sans qu’il y ait la moindre évidence d’atteinte pour ceux qui en descendent. Classique. Tellement qu’on finit par ne même plus s’étonner de ce genre de manque de civisme. Ordinaire : plus personne ne proteste plus là contre. Désolant.

A La Ciotat, le propriétaire d’une piscine privée interdit à une femme musulmane de se baigner dans « sa » piscine en burkini. Hygiène, prétend-il. Et imposition d’une amende de 490 € pour des frais d’assainissement qui n’auraient jamais eu lieu.

Ici au Mas, comme ailleurs, certains tentent de se faire une place en évitant les contraintes de la vie commune (comme la vaisselle et autre participation à la propreté de la maison) ou au prétexte d’addictions qui sonnent comme un refus de l’autre et de la vie commune.

On tentera de dire que, bien sûr, ce ne sont que de petits accros à notre vivre commun, que cela n’a rien à voir avec le sort que d’autres (en bien plus grand nombre) font subir à des populations entières en termes de refus de droits, de dignité, de vie tout simplement… sans compter avec les ouragans, les tremblements de terres et autres catastrophes « naturelles ».

Pourtant, à chaque fois, se manifeste un refus de voir l’autre dans ce qu’il est et la volonté de voir l’autre exactement semblable à moi. Comme si la différence n’était pas essentielle à la vie. Nous viendrait-il à l’idée de nous croire composés d’une seule catégorie de cellules. C’est leur extrême diversité qui rend possible et humaine la vie.

Ainsi va le désordre du monde, pourrait-on dire ! Et ce sont toujours les mêmes qui perdent : les plus pauvres et les plus faibles, ceux dont la voix ne s’entend pas au-delà du cercle des faibles et des pauvres. Les autres sont trop préoccupés d’eux-mêmes et de leur bien-être pour en vouloir trop partager. Ce qui se traduit jusque dans notre gouvernement qui n’a pas cru bon de nommer un référent pour les plus pauvres, ministre ou secrétaire d’Etat !

Comme si l’exigence de s’élever pour donner leur place à d’autres vies que les nôtres était devenue une formalité inutile, sans fondement, au lieu d’être cet appel urgent à « l’inévitable solidarité qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître », comme l’écrivait Joseph Conrad, mort dans le premier quart du XXème siècle.

Il est bien temps de nous rappeler, ensemble avec Abdennour Bidar, que « on ne naît pas fraternel, on le devient » et pour cela nous sommes appelés à « changer un système fait pour organiser entre les individus la compétition généralisée, le règne de l’argent qui crée des inégalités mondiales et, chez nous, des ghettos sociaux. » Nous rendre capables de suivre ce conseil inspiré d’Albert Camus, en guise de viatique : « Aimer le jour qui échappe à l’injustice et retourner au combat avec cette lumière conquise. » Presque du Char !

Dans la même lignée, j’ai beaucoup aimé la prise de parole de Maurizio Bettini (un anthropologue italien) [1] quand il aborde la question de la fondation de Rome : « Plutarque raconte qu’au moment de sa fondation, on a creusé un trou dans lequel chacun a mis un peu de la terre d’où il venait. Les hommes ont bâti la terre sur laquelle sera bâtie la ville à partir d’un mélange… A Athènes, l’important c’est d’être né là, la terre crée les Athéniens. A Rome, ce sont les hommes qui créent la terre… » A méditer. Et plus encore ! Peut-être saurons-nous en faire quelque chose pour notre temps.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Journal Libération 23-24 septembre 2017.

Lettre 85

Cliquez pour lire l’intégralité de la lettre 85

EDITORIAL

Hébergement, vie communautaire, activité et citoyenneté sont les points cardinaux inscrits au cœur de notre pratique. Cette approche, en rupture avec les logiques d’assistanat, permet aux personnes accueillies de reprendre la maîtrise de leur existence et de redonner un sens à leur vie. Aujourd’hui le statut des OACAS reconnaît officiellement l’alternative qu’offre ce type d’accueil, au Mas de Carles comme dans les dix autres « lieux à vivre » réunis au sein de l’Union Interrégionale des Lieux à Vivre (UILV).

Une nouvelle entité juridique : l’article 17 de la loi du 1er décembre 2008 généralisant le revenu de solidarité active et réformant les politiques d’insertion crée, au sein du Code de l’action sociale et des familles (article L.265-1 du CASF), une nouvelle catégorie d’entité juridique : les OACAS (Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires).

Les OACAS visent à favoriser l’insertion sociale et professionnelle des personnes qu’ils accueillent. Ils permettent à des personnes éloignées de l’emploi de participer à des activités relevant de l’économie sociale et solidaire sans lien de subordination, à la seule condition de respecter les règles de vie communautaire. En retour, les personnes accueillies ont la garantie d’un hébergement décent, d’un soutien personnel et d’un accompagnement social adapté à leurs besoins et d’un soutien financier assurant des conditions de vie digne.

Les OACAS suivent des règles propres et n’entrent donc pas dans le champ du droit commun des établissements sociaux et médico-sociaux ni du code du travail (absence de lien de subordination et de prestation contre rémunération).

Les OACAS bénéficient, à leur demande, de l’application de l’article L.241-12 du Code de la sécurité sociale : les cotisations d’assurance sociale et d’allocations familiales sont alors calculées sur la base d’une assiette forfaitaire lorsque les rémunérations perçues sont inférieures ou égales au montant de cette assiette. A ce jour, il est de 40 % du SMIC par heure d’activité.

Un décret relatif à l’agrément des OACAS : en vertu de l’article L.265-1 du CASF, ces organismes sont soumis à un agrément dont les conditions ont été fixées par le décret n°2009-863 du 14 juillet 2009. Selon les cas, cet agrément peut être départemental (département du siège social de l’organisme) ou national (donné au groupement auquel adhèrent des organismes situés dans plusieurs départements).


C’est pour obtenir cet agrément que nous sommes montés à Paris, au Conseil National de Lutte contre les Exclusions (CNLE), avec Michel Bérard et Serge Davin. Résultat mitigé. « Alors que globalement les critères prévus par les textes pour l’OACAS étaient respectés par ces 10 lieux à vivre »[1], seuls 3 des 10 « lieux » proposés par l’UILV (Mas de Carles, Berdine, AC3), ont obtenu l’agrément, au motif « que l’agrément OACAS n’est pas approprié pour des lieux à vivre qui ne commercialisent pas de productions ou de services et ne proposent aux personnes accueillies que des activités liées à la seule vie de la communauté, sans concourir à son équilibre financier. »[2]  Comme si faire la vaisselle, les repas, les réparations domestiques, les gardes, la maraude, l’animation d’un centre de jour, etc. n’exigeait pas l’apprentissage de gestes techniques précis ; ni ne participaient pas à faire faire des économies substantielles aux maisons concernées (comme aux services utilisateurs). Et comme si l’on pouvait simplement « réduire » l’insertion à la capacité marchande des personnes et des lieux à vivre. C’est ce que nous avons tenté de développer devant le CNLE, qui n’a pas totalement désapprouvé notre réticence. Affaire à suivre.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Présentation du rapport d’instruction de la DGCS, 3,3. Le dossier peut être consulté sur le site du mas de Carles : www.masdecarles.org.

[2] Idem, 2,3.

lettre 84

Cliquez pour lire l’intégralité de la lettre 84

EDITORIAL

Je relis un « vieux » livre, publié en 1984, de Tahar ben Jelloun. Il s’intitule Hospitalité française. Parmi les premiers mots, ceux-ci : « Certains peuples sont plus hospitaliers que d’autres… Les pays industrialisés, obéissant à une rationalité froide, ont dû désapprendre l’hospitalité. Le temps est précieux ; l’espace limité. Il y règne un manque de disponibilité, c’est-à-dire de générosité et de liberté, cat tout est calculé, tout est mesuré. Les portes se ferment. Les cœurs aussi. Reste l’individu dans son intimité, un univers où le repli sur soi cultive l’égoïsme et la solitude.

Les sociétés européennes… ont assuré aux citoyens confort et privilèges… A présent l’individu vit un malaise ; il pressent la fin d’une époque et aussi d’un mode de vie. Il se sent menacé et bientôt abandonné face à la mutation du monde. Il voit la prospérité lentement s’estomper, une prospérité acquise grâce aux colonies et à l’exploitation sans scrupules des richesses du Tiers-Monde. La période est alors favorable au repli et à la peur… Ce n’est pas le moment de lui demander d’être ouvert et accueillant… C’est l’époque du malheur balbutiant. Plus de place, plus de temps pour la gratuité du geste, pour comprendre, accepter celui-là au regard hésitant, venu d’une autre durée. » [1]

A mes yeux, pas un mot à changer ! Cela vaut pour la société tout entière : face à ses migrants toujours repoussés jusqu’à la mort s’il le faut ; face à ses pauvres, toujours poursuivis au nom d’abus possibles mais jamais réellement démontrés ; face à ses riches qui ne veulent toujours pas comprendre qu’une richesse seulement amassée entre les mains de quelques-uns mène les autres et le système vers l’explosion… La peur n’est peut-être bien que le faux semblant de nos égoïsmes. Et le tout sécuritaire le voile de volontés hégémoniques douteuses.

Tout reste vrai.

Sinon que nous ne savons pas bien à quelles réactions cela mènera, sauf à changer notre logiciel pour penser un monde qui évolue plus vite que chaque humain. Au moins essayer d’arrêter de nous faire « faire la leçon sur un réel » qui devient insupportable : « le réel d’une promesse de relance et d’emploi jamais tenue depuis Giscard d’Estaing ; le réel d’une austérité qui n’est jamais rassasiée ; le réel d’une protection sociale démantelée au nom de la croissance. Et par-dessus tout ça le réel d’une impasse économique qui ne cesse de se revendiquer comme la seule voie de prospérité. » [2]

En revenir aux fondamentaux de la vie humaine quand l’accumulation des richesses et sa défense ne peuvent plus être soutenues face à la nécessité d’enraciner mieux la fraternité, l’oubliée de notre fronton républicain : « Seulement désirer rendre meilleure telle expression de leur regard lorsqu’il se pose sur plus appauvri qu’eux… » [3].

La mémoire contre l’oubli de l’essentiel. Retrouver la simplicité, la justesse et la vérité de nos chemins d’homme : « Et ce chemin… nous conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? » [4].

Il me semble qu’il y a urgence, pour ceux de Carles comme pour nous tous.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Tahar Ben Jelloun, Hospitalité française, Seuil / Points, 1984, p.13-14. Un livre précédé de La réclusion solitaire, Points R 50, 1976.

[2] Hubert Huertas, Médiapart, 25 janvier 2017.

[3] René Char, Feuillets d’Hypnos, 135.

[4] René Char, De moment en moment (1949), dans Le bâton de rosier.

Lettre 83

Cliquez pour lire l’intégralité de la lettre 83

EDITORIAL

Le cymbalisation des cigales a cessé. Le ronflement inquiétant du feu s’est arrêtée à notre porte : la main de Joseph était là. Le crissement des grillons s’est tu. Les voix de l’été avaient couvert un temps l’agonie des peuples soumis à la guerre, à l’exil, à la fuite pour la survie, à la mort au bout du compte.

Notre mission est de gérer la terre, d’offrir aux hommes un espace pour vivre, pas de servir des dieux, ces dieux qui se nomment surtout, ces jours, pouvoir, argent, goût pour la dictature, mépris pour la vie de l’autre. Le temps de nous souvenir ce que rappelait le cheikh al-Alawi (1869-1934) : « si vous ne trouvez pas Dieu parmi les humains, vous ne le trouverez nulle part. »

A condition de ne pas fuir ou de s’exonérer de toutes les difficultés liées à cette entreprise. Car c’est le plus souvent le conflit qui est au cœur des constructions collectives. Jamais l’insouciance, toujours une forme de violence faite à nous-mêmes pour refuser d’ignorer ce que croit ou pense son voisin. Pas pour renvoyer l’autre à mon exigence, mais pour exiger de moi une conversion au temps, à l’autre et à une révélation d’avenir (une tâche que nous confions souvent aux autres). Dans le refus que l’appartenance à un groupe ne soit que le renvoi par les plus forts à la modestie, à la précarité des moins armés d’entre nous tous. Peut-on vraiment exister simplement en mangeant la laine sur le dos des autres ? En faisant des plus faibles le refuge de nos fantasmes et de nos peurs ? La question est alors comment protège-t-on les personnes dans le monde de la flexibilité et de la mondialisation (Alain Ehrenberg) ?

Sinon, le refus de l’autre signerait sans doute « la fin des hommes » (Ivan Jablonka), la fin d’une rencontre et d’un enrichissement possibles. Alors qu’il nous faut, au contraire, « agrandir le destin de chacun avec le destin de l’autre » (Olivier Py).

Ne nous leurrons pas : la plupart d’entre nous regardons le monde et les autres à travers nos illusions, nos envies, nos ignorances. Qui peut totalement y échapper ? Certains y ajoutent de la convivialité envers l’autre. Et cela change tout.

« Que peut-on, que faut-il dire aux hommes ? » s’interrogeait jadis Antoine de Saint-Exupéry[1]. Nous appeler à la vigilance, « ne s’assoupir dans rien, pas même dans l’expérience acquise » (Christian Bobin). Sans doute est-ce là le premier mot de nos rencontres. Pour nous redire que « la vie est la chose la plus délicate du monde… une délicatesse (comme) la nonchalance du roseau écoutant un ruisseau lui faire la cour » (Christian Bobin). Cela ne veut sans doute pas dire grand-chose aux yeux des petits comptables et des marchands. Mais cela vient nourrir en chacun, y compris les marchands et les petits comptables, la certitude d’un monde qui dépasse celui de nos intérêts, de nos connaissances et de nos responsabilités. « Si je dois mener une vie bonne, ce sera une vie vécue avec d’autres… Je ne perdrai pas ce que je suis… car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre bien » (Judith Butler).

La même évidence que celle proposée par cet enfant d’un bout du monde déchiré qui vient éveiller, ces jours-ci, notre cœur à autre chose qu’à lui-même. « Passer à la vitesse de la lumière, tenter de voir au cœur de ce qui nous aveugle » comme y invite Jean-Luc Nancy [2] et la célébration des fêtes de Noël.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général X…

[2] Philosophe.

Lettre 82

Cliquez pour lire l’intégralité de la lettre82

EDITORIAL

Un article signé Ramsès Kefi s’intitule « la clochardisation du débat public ». Avec cette intuition qu’aujourd’hui il suffit de prononcer les mots d’une « vérité » sans avoir à se soucier ni de savoir quelle elle est, ni d’en justifier l’origine (encore moins son impact : le vide parle mieux et imprègne plus vite les esprits).

L’article en question faisait référence à M. Ménard et à l’extrême droite en général. Selon son parti pris on se réjouira ou on regrettera cette analyse. Là n’est pas mon propos. Mais plutôt ceci : à quoi s’applique aujourd’hui ce que Jérôme Vignon appelle, pour sa part, « démagogie » ?

Par exemple on entend dire, sans plus de preuves, que les pauvres seraient des assistés, ce qui contredit par la réalité : vivre avec un RSA demande plus d’énergie et d’imagination qu’il n’en est demandé à la plupart d’entre nous… et à tous ceux qui veulent éradiquer cette « tentation de facilité » de notre société. En témoigne encore l’importance du phénomène de non recours aux aides assistantielles prévues par la loi : soit parce qu’elles sont trop stigmatisantes, soit parce que les conditions imposées sont trop contraignantes ou qu’on ne possède pas internet ou qu’on ne sait pas lire, etc.

« De même, le taux d’activité des pauvres est comparable à celui des non pauvres ».

Certains croient encore volontiers, sans plus de précision, qu’il est juste de se compter au nombre des partisans du non-accueil (des pauvres ou des migrants) dans leur proche entourage ou dans leur quartier. Les mêmes sans doute qui n’auront pas hésité cet été à prendre un bain en Méditerranée que ce refus a transformé en tombeau de migrants et de notre propre humanité. Cela ne troubla apparemment pas ceux qui font circuler ce tract infâme, intitulé « ma commune sans migrants » : « les communes s’engagent à utiliser tous les moyens de communication à leur disposition pour faire connaître leur opposition à l’accueil de migrants sur leur territoire » !

Pour d’autres, c’est la question du mode vestimentaire qui fera débat (la crise du burkini), pour tenter d’imposer à d’autres une manière de s’habiller plutôt qu’une autre. Etrange amnésie, qui fait l’impasse sur la manière dont nos arrières grand-mères et leurs filles, au début du siècle dernier encore, prenaient leur bain en toute habillées sur les plages du Touquet par exemple ; ou comment les femmes de chez nous ne sortaient pas de chez elle sans un fichu sur la tête, ni en quelle année elles ont obtenu l’autorisation d’ouvrir seules un compte en banque à leur nom ! Attention danger : on a connu cela à une autre époque : étoile jaune pour les uns, triangle rose pour d’autres ! Et pour nos pauvres, et pour les migrants, quelles formes et quelles couleurs ?

Peut-être y a-t-il quelque urgence à entendre à nouveau le cri du prophète : « Causer la fin de peuples en nombre est une atteinte à ta propre vie. Oui, la pierre du mur criera et la poutre de la charpente lui répondra. » [1] C’est peut-être bien une de nos tâches de relayer ce cri et d’essayer de vivre, ici, de telle manière que cela ne soit plus. Ici, la forme et la couleur de notre présence c’est notre capacité à proposer une autre manière de vivre ensemble (dans la reconnaissance mutuelle) et notre capacité collective à tenter de produire du bon, du beau et du dialogue entre nous et avec ceux qui nous entourent. Rien d’acquis. Mais rien d’impossible non plus, moyennant un peu de bonne volonté., par-delà l’impuissance relative de nos sentiments du moment. Le temps de nous redire : « Saisissons les renards qui ravagent nos vignes alors que notre vigne est en bouton. » [2]

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Habacuc 2,10-11

[2] Cantique des cantiques 2,15.

Lettre 81

Cliquez pour lire l’intégralité de la Lettre81

EDITORIAL

Xénophobie, homophobie, insécurité, islamisme, terrorisme : de plus en plus, la culture de la peur élargit le domaine de son emprise sur les âmes.

Et cela commence tôt. Peur de n’être pas suffisamment ressemblant aux autres. Peur que la différence de l’autre ne soit une menace pour moi. Peur cultivée par quelques-uns du « grand remplacement ». Et peur de la peur mise en scène pour appâter le chaland, l’électeur, l’acheteur… Règne des lobbies en tous genres pour l’alimenter sans cesse. Et des populismes qui réduisent à rien l’intelligence et le courage pour assoir leurs refus.

Peurs donc. Et acquiescements aux discours qui promeuvent ces peurs : contre les musulmans qui veulent prendre notre place ; contre les gays qui menacent l’ordre immémorial familial ; contre les pauvres soupçonnés de piller la banque de la solidarité nationale, quand ils feraient mieux de trouver l’introuvable : un travail. A défaut, passer leurs jours à en chercher ; contre les migrants (victimes de guerres, de la faim, du changement climatique) qui pourraient troubler nos certitudes, mais dont la fuite éperdue (pour 65 millions d’entre eux) et la mort par centaines et milliers n’altère ni notre sommeil, ni notre sens des affaires : « Ce sont vos vacances. Pourquoi les partager ? » propose une publicité récente. L’indignité n’est pas toujours où l’on croit.

Comme un air de recul ! Comme un déni d’humanité ! Comme si nous avions oublié qu’il y a moins d’un siècle italiens, espagnols, français avaient connu des sorts identiques pour les mêmes raisons (guerres). Et que le salut n’était venu que de la solidarité offerte par beaucoup contre l’injustifié. Comme si la menace principale n’était précisément pas dans ce refus de solidarité.

Comme si la recherche de « l’union dans la différence » (Michel de Certeau) n’avait plus sa place dans un monde gouverné par le seul désir d’imposer son identité au mépris de celle des autres ; sa sécurité dans le déni de celle des autres. Mais quelles caméras de surveillance pourraient offrir la paix d’une reconnaissance mutuelle, voulue et recherchée ? Il semblerait que la peur de vivre ensemble si savamment exploitée dépasse de loin, ces temps-ci, l’avenir et la fécondité de nos compagnonnages. Désastre !

Ne nous y trompons pas. La logique des petits marquis qui enferme les autres dans la peur, la logique marchande néo-libérale ou la soumission à leur « ego » disproportionné est partout à l’œuvre. A Carles comme ailleurs. Et le combat n’est pas moins rude ici qu’ailleurs. Petits arrangements paranoïaques aidant.

Par-delà nos marchandages et les petits calculs de nos égoïsmes à courte vue, c’est peut-être le moment de nous redire les mots de F.D. Roosevelt (1882-1945) : « La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même. » Ce que Frédéric Lenoir disait à sa manière : « Quand notre cœur est dans l’amour, il n’y a plus aucune peur… » Ne nous reste alors qu’à « redécouvrir que nous ne sommes qu’une parcelle de cette vie qui anime tout ce qui est. » [1] Nul d’entre nous ne devrait accepter de faire le deuil de cette petite certitude têtue. Heureusement les vacances sont là pour nous donner le temps de méditer cette invitation.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Frédéric Lenoir, Cœur de cristal.