Archives de catégorie : Spiritualité / Réflexions

HOMÉLIE DE LA JOURNÉE PORTES OUVERTES

Petits commentaires des textes du jour 

Isaïe 50,5-9a – Psaume – Jacques 2,14-18 – Marc 8,27-35

« Une vie sans croix est une vie sans amour » (Jean de Bernières Louvigny). Tout simplement parce que la croix, proposée aujourd’hui par Jésus dans l’Evangile, est le lieu, le geste ultime par lequel Dieu dit son amour de l’humanité. Il l’aime tellement qu’il sacrifie sa Parole pour mieux laisser retentir le vide de toutes nos paroles humaines : « Un grand silence » dira un commentateur ancien pour qualifier la mort de Jésus : « Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude. Un grand silence parce que le Roi dort. » [1] Et Maître Eckhart (au XIVème siècle) conclura : « Il faut qu’il y ait silence et immobilité pour que le Verbe se fasse entendre ». Et avec lui la force de la résurrection offerte. Et notre capacité à la faire vraie, comme dira Léon le Grand dans une de ses homélies : « La Miséricorde veut que tu sois miséricordieux ; la Justice, que tu sois juste, afin que le Créateur apparaisse dans sa créature et que, dans le miroir du cœur humain, resplendisse l’image de Dieu exprimée par les traits qui la reproduisent. »[2] Continuer la lecture

POUR MEDITER

L’histoire se déroule dans un hôpital psychiatrique. Trois hommes font face à un docteur, le psychiatre de l’hôpital. Le médecin leur dit : « Aujourd’hui mes amis, vous allez pouvoir sortir. » Et le médecin se met à dessiner sur le mur qui lui fait face un grand portail, flanqué de deux grands arbres, donnant sur une magnifique allée ombragée.

Et voilà que deux des trois pensionnaires se précipitent vers le portail et tentent d’en franchir le seuil. Déconvenue, bien sûr. Ils se retournent furieux vers le docteur : « Ça ne marche pas, docteur ! » Le troisième homme se tourne alors vers les deux autres : « Evidemment, c’est moi qui ait la clef ! »

Petit conte de la folie simple,

rapporté par le tonton marseillais de l’un d’entre nous.


Rien à voir ?

Alors ceci, peut-être :

« Il y a une loi de la surface qui est féroce : c’est celle de l’argent. C’est elle, en vérité, qui aime le chaotique, sous allure d’efficience et de prospérité.

La loi profonde est ailleurs. C’est cette loi qui elle-même obéit à la loi de toute loi : préserver l’homme, sauver l’humain de ce qui en l’homme détruit l’homme […] Car cette loi, si vous l’ôtez, laisse paraître non pas le barbare (les barbares avaient leur loi), mais bien pis : le grand, l’absolu Pervers qui s’est fait une loi de sa perversion même, qui vit de la contre-vie, naît dans et pour le meurtre, jouit de l’avilissement et de la dégradation absolue de l’autre homme […]. S’il y a quelque vérité c’est là ou toute parole d’homme mérite d’être entendue et d’être transpercée par la lumière qui fulgure en bas, dans l’en-bas lui-même, quand l’être humain ne recouvre plus l’extrême par le chatoiement de ses pensées […] Que l’autre te soit assez proche pour que ton désir soit : qu’il vive […] S’il n’y a plus l’unité du genre humain, pourquoi ne pas traiter l’autre être humain comme un porc ou un cafard ou une « pièce », comme disaient les nazis ? […] L’ordre premier de toute chose est toujours pour nous, les humains, l’ordre de l’advenir humain. Pas le spectacle, la théorie, la contemplation, l’empire. Non : le chemin, la genèse, la Voie. »Et la boue et les ornières qui vont avec !

Maurice Bellet

La traversée de l’en-bas,Bayard, 2005, p. 81-103

DITS

« La pauvrophobie : ce mot inventé par ATD Quart Monde désigne une réalité qui n’avait pas de nom jusqu’alors : la discrimination pour précarité sociale, désormais sanctionnée par une loi pour laquelle le mouvement s’est battu. Pour entrer dans le dictionnaire, il doit passer dans le langage courant. Aussi, n’hésitez pas à l’employer, à l’oral, à l’écrit, sur les réseaux sociaux. »

Le journal d’ATD Quart Monde, Février 2018.


« Pour Jacques Toubon, le plan du gouvernement est “décevantcar “il n’a pas envisagé ce qui est indispensable, c’est à dire la mise en place d’un certain nombre de plateformes, de centres, d’accueil, d’information et d’orientation”. Ces centres et plateformes sont, selon lui,“la seule façon”de fournir aux “personnes qui arrivent en France leurs droits fondamentaux de mise à l’abri, de sécurité, d’accès à la santé, à la nourriture et à la propreté”. 

Ces “droits fondamentaux doivent être garantis dès l’entrée en France des migrants,a insisté le Défenseur des droits. “C’est une obligation de l’Etat français, comme de tous les autres, car ce sont des droits universels.”

France-Info, 21.07.2017


Sur un trottoir, à l’arrêt du bus, une vieille femme lit un livre en attendant son bus. Sur le trottoir d’en face, à l’arrêt de bus d’en face, un jeune est penché sur son smartphone. Deux mondes qui ne se repèrent pas plus l’un que l’autre tant ils sont occupés à eux-mêmes. Drôle de monde ou chacun, « dans sa langue », ignore l’autre !


« Un jour on se souviendra avec honte qu’en France, au début de XXIesiècle, une démocratie, son Etat, ses gouvernants et ses juges ont criminalisé ce geste élémentaire d’humanité : la solidarité… Il est irréaliste de se barricader, mais il y a pire que cela. Si nous le faisons, nous devenons un univers dangereux. Comme vous le savez, l’Europe n’est pas la première destination des mouvements migratoires dans le monde. Mais depuis 2015, elle est devenue la plus dangereuse. Sur la décennie écoulée, c’est la destination pour laquelle il y a eu 40.000 noyés sans parler des morts sur terre… Nous devenons une destination qui tue non pas des gens qui tuent, mais des personnes qui veulent simplement mieux vivre, vivre dignement. Nous devenons de surcroît indifférents au fait que, par notre attitude nous provoquons ces morts… »

Edwy Plenel, Golias Hebdo n° 517(03. 2018).

POUR MEDITER 

« Une coutume populaire assez vivace en Amérique Latine, en Bolivie notamment, veut que le 24 décembre après les douze coups de minuit, la messe dite et les enfants au lit, les adultes déjà bien chambrés se mettent devant la crèche en interpellant ou même en injuriant l’Enfant-Dieu sur les malheurs du temps… ‘Dis-moi, pourquoi ce salaud de propriétaire m’a volé ma terre ? » « Pourquoi dois-je me prostituer pour élever mon enfant ? » « Pourquoi mon frère reste-t-il en prison ? » « Pourquoi me fais-tu cueillir ces feuilles de coca à longueur de journée, sous une chaleur étouffante ? » Ruth, la Bolivienne qui me raconte cette histoire s’empresse d’ajouter que, d’après la tradition, à cette heure-là, l’Enfant jésus dort profondément. Pas de danger, donc, de froisser ses trop jeunes oreilles ! 

Et si le Dieu que les chrétiens attendent à Noël venait précisément pour entendre ces cris : les cris de son peuple déboussolé, affamé, en recherche d’une terre… ? Pour entendre les cris de tous les sans-abri, sans-papiers, sans-travail, sans succès, sans respect, en prison ? N’est-ce pas par cette ouverture-là, à travers cette chair à vif que la « grâce de Dieu s’est manifestée » ? N’est-ce pas par cette ouverture-là, à travers la faille d’une crèche, que le cri de Dieu s’est mêlé à celui des hommes ? »

D’après Gabriel Ringlet

Eloge de la fragilité, Albin Michel, 2004, p. 44ss.

Homélie de Noël 2017

Noël 2017

Dans un monde dur, un enfant pour tout changer !

Jésus n’est pas venu dans un monde de douceur mais dans un monde où la dureté le partage à la violence.

L’empereur de Rome, César Auguste, compte sa fortune : les hommes en font partie et il n’hésite pas à les déplacer par milliers pour s’assurer de sa puissance.

C’est le « recensement de toute la terre » (Lc 2,1). Après l’Exode et l’Exil, c’est maintenant une émigration intérieure massive : sans doute pour mieux repérer ceux qui doivent payer l’impôt. Mais en recomptant les riches, César trouvera un pauvre de plus !

Hérode règne sans partage sur son royaume, sur la part de l’empire qu’Auguste lui a concédé pour assurer sa sérénité sur cette frontière. Les meurtres assurent sa puissance incontestée. Son goût de la jouissance fait le reste : il prend la femme d’un autre et réduit au silence ceux qui viennent contester cette manière de faire. Jean en fait les frais. Pour le reste, pas de trace d’un bureau d’état civil : sans doute Hérode a dû penser que pour enregistrer un pauvre de plus cela n’était pas vraiment nécessaire vu ce qu’il advenait des autres.

Comme partout dans l’empire, Rome maintient l’ordre en Palestine à coups de légions. Et une partie de la population, que l’on nomme zélotes, s’ingénie à perturber cette occupation par révoltes et petits massacres de l’occupant auxquels répondent la force brutale armée d’épées, de prisons et de croix. Comme au temp d’Isaïe [1]: le bâton du tyran, les bottes qui frappent le sol, les manteaux couverts de sang… Et ce sont souvent les plus pauvres, les plus affamés d’espoir qui paient « cash ». La Palestine est-elle réellement la seule dans ce cas ? Sans doute non. Lentement le monde s’est assoupi sous la pression de l’ordre romain : il paie l’impôt qui entretient une situation de mise sous tutelle généralisée… chacun devient vite un étranger sur sa propre terre.

A l’autre bout de l’échiquier politique, les pharisiens tiennent fermement les rênes du système religieux. Au départ (au milieu du IIème siècle avant notre ère), ils ne voulaient pas laisser au clergé l’exclusivité d’interpréter la Loi « dans le sens qui les arrange ». Ils ne feront pas mieux : ils finiront par penser à la place du peuple, à l’abri de l’enclos de leur sainte séparation, fiers d’eux-mêmes et décidés à ne pas perdre le pouvoir acquis. Cette pauvreté d’espérance les condamnera bientôt. Quitte à faire taire par le meurtre les voix discordantes : comme celle du prophète de Qumran, bien avant Jésus. Leur volonté de tenir compte des nouvelles conditions de vie devient vite une forme d’intégrisme et l’excuse d’une soumission à la volonté de l’occupant. 

Qu’y a-t-il de changé dans tout cela, aujourd’hui ?

Les déplacements de population n’ont guère cessé : Palestine, Irak, Syrie, Ethiopie… Et les migrants ne sont ni mieux ni plus accueillis que par le passé : combien d’enfants naissent dans la boue des camps d’hébergement ? Les empereurs et les roitelets du fric et du pouvoir se prennent toujours pour les puissants de ce monde et imposent leurs lois de riches (mêlant appât du gain et nationalismes) jusqu’à refuser les conséquences de choix qui mettent la planète en danger et la vie des plus pauvres à très rude épreuve quand ils ne sont pas réduits à la bestialité d’une survie jamais assurée. Et les pauvres continuent de subir un « joug » de plus en plus pesant [2]. Soumis ou révoltés ils sont encore le jeu d’enjeux qui ne les concernent pas ; les sujets de violences imposées comme celles imposées jadis à Marie et à Joseph par exemple (grossesse et recensement).    

Au milieu de tout cela, l’impuissance d’un enfant semble seule capable de convoquer Dieu au rendez-vous d’une humanité trop soucieuse de ses avoirs pour imaginer qu’Il ne se livrera jamais qu’aux plus pauvres.

Au milieu de tout cela, la fécondité inattendue d’une naissance impossible devient la marque d’un avenir à nouveau possible. Pas par magie. Par engagement dans la dynamique de cette fécondité qui vient renouveler un monde devenu tout à coup ancien : « car Dieu n’est jamais que dans le mouvement qui conduit à Lui. » [3] Et cette dynamique s’ouvre par la longue marche vers Bethléem, la ville du roi David, la maison du pain. L’histoire n’affirme rien de concret à ce sujet. Mais peut-être est-ce pour nous inviter à nourrir notre recherche, à faire de notre recherche du Pauvre le pain de notre vie ordinaire ! Le pain de Bethléem rejoint ici le pain de l’Exode : c’est Dieu qui pourvoit. Souvenons-nous de David (ce matin) et de ses velléités de construire sa maison à Dieu. Si Dieu pourvoit, il dépasse en tout nos perspectives.

Et les choses deviennent simples.

« Pas de place dans l’auberge… » de nos combinaisons et de nos petits calculs : et cela commence par l’abandon des certitudes de nos forces ou de ce que nous reconnaissons tel dans nos vies. N’est-ce pas ce que nous disons quand nous parlons de quelqu’un qu’il est sur la paille : n’est-ce pas pour dire qu’il est dans les inconforts de la nudité, sur l’autre rive de la vie « ordinaire » et pleine ? Dans le désert au-delà du Jourdain [4] ?

« Pas de place dans l’auberge… » de nos certitudes pour y étendre le domaine de la nuit dans nos vies. Alors Dieu peut venir, « à notre mesure, à notre faiblesse, à notre dimension et en notre temps : alors, la chair de notre humanité est définitivement la chair de Dieu. Désormais, tout ce qui blesse l’humanité blesse la chair de Dieu et l’humanité vivante devient la jubilation de Dieu. Nos paix, nos guerres, nos haines, nos amours, nos chutes, nos rêves et notre mort et nos avenirs tremblants sont à jamais la chair dans laquelle Dieu s’est incarné ! Ensemencés de Dieu de quoi aurions-nous crainte ? » [5]

Ne nous reste plus qu’à nous redire les mots adressés par Isaïe au peuple alors exilé, en esclavage à Babylone : « Resurgis, resurgis, mets-toi debout… ! » [6] Ne nous reste plus qu’à nous interroger : de quelle fécondité voulons-nous être les porteurs pour déplier notre humanité à hauteur de crèche et de naissance qui est la véritable hauteur de Dieu telle qu’annoncée aujourd’hui ? Cet enfant est le Verbe de Dieu. C’est donc un Verbe d’action. « Engendrer » en est bien un : engendrer la vie au cœur de notre histoire. « Reconnaître » aussi : reconnaître Dieu dans l’humain de tout humain. A chacun de compléter…

« Notre avenir ne réside pas dans l’espoir qu’on élimine tous ceux qui sont méchants, mais dans le fait de donner au plus grand nombre les moyens de vivre honnêtement, d’avoir des institutions qui respectent la vie sociale et l’entretiennent… Noël (c’est) Dieu (qui) vient au milieu de nous et en nous pour être le prince de la paix. Il vient faire la paix en nous. Pour moi, Noël, c’est vraiment la force de Dieu qui est là pour que la vie, la fraternité, l’amour les uns pour les autres l’emportent… Si vous sortez, la peur va diminuer, parce que vous aurez triomphé d’elle pour aller vers d’autres. »

Mgr Georges Pontier

OP – 24.12.2017

[1] Isaïe 9,1-6.

[2] Isaïe 9, 2.

[3] Jean Debruynne, Jésus, tome II, Desclée, 1987, p. 80.

[4] Luc 4,1 ; Mt 3,1 ;

[5] Albert Harj et Charles Singer, Chemin de Noël.

[6] Isaïe 51, 17.

DITS

« Près de Tarbes, le « mur de la honte » pour certains, seul moyen d’alerter les autorités pour les autres, bloquait l’accès à un hôtel destiné à accueillir des demandeurs d’asile. Il a été détruit hier par les riverains qui l’avaient érigé deux jours plus tôt. Il s’agissait de préparer un travail commun entre riverains, gestionnaires du centre d’accueil et élus. Une drôle de manière de prendre tout le monde en otage ! »

La Provence, 27 juillet 2017


« Grâce à la loi Egalité et citoyenneté de janvier 2017, Rochefort du Gard, Pujaut, Caumont et Roquemaure ne sont plus obligées, comme les autres communes du grand Avignon de plus de 3.500 habitants, de produire du logement social. Ainsi en a décidé le conseil communautaire lors de sa séance publique mensuelle, par un vote auquel de nombreux opposants n’ont pas pris part. Cette décision est applicable en 2018 et 2019. »

La Provence, 27 juillet 2017


Le néolibéralisme est un processus insidieux d’appauvrissement de l’humain. Il tend à la déshumanisation. Il a réussi à chevaucher le processus d’individuation que la fin des communautés anciennes avait accéléré, et il a su faire en sorte que l’individu qui se retrouve à devoir se construire sa personne – ses principes, son éthique, le sens du vivre en soi et au monde – se retrouve happé par la main invisible du Marché et réduit à n’être qu’un compulsif consommateur. Dans la compulsion consommatrice, le grand désir d’être, de vivre, de devenir, l’idée de solidarité ou de bienveillance, la décence naturelle, tout cela se résume et se perd dans le pouvoir d’achat et dans cette indigence qu’est devenu « l’emploi » !

Patrick Chamoiseau

Interviewé par Didier Vanhoutte


Et toujours la même rapacité travaille les plus aisés : le journal Libération signale qu’au second trimestre 2017, 40 milliards d’euros ont été redistribués aux actionnaires. Ça de moins pour l’investissement et pour les salariés des entreprises concernés. Un vrai scandale !


« Parfois un mort a tellement aimé la vie qu’il continue de la saluer et qu’il nous lance une lettre ficelée à un caillou par-dessus le mur infranchissable. »

Christian Bobin,

Un bruit de balançoire

POUR MEDITER

« Le rituel des indiens Cherokee »

Les Cherokees racontent l’histoire de ce rite de passage de l’enfance à la maturité.

Lorsqu’un enfant commence son adolescence, son père l’emmène en forêt, lui place un bandeau sur les yeux et s’en va, le laissant seul. Il a l’obligation de rester assis sur un tronc d’arbre toute la nuit et ne doit pas retirer le bandeau jusqu’à ce que les premiers rayons de soleil brillent de nouveau, le lendemain matin. Il ne peut demander l’aide de personne. Une fois qu’il aura survécu à cette nuit, il sera un homme. Il ne peut pas communiquer avec les autres jeunes gens, au sujet de cette expérience, car chacun doit entrer dans l’adolescence de la même manière. L’enfant est naturellement terrorisé ; il entend toutes sortes de bruits : des bêtes sauvages qui rôdent alentour, des loups qui hurlent, peut-être quelqu’être humain qui lui voudrait du mal. Il écoute le vent souffler dans les branches et les plantes crisser, et il doit rester stoïquement assis sur le tronc d’arbre, sans retirer son bandeau. Car ceci est, pour lui, la seule façon de devenir un homme. Finalement, après son horrible nuit, apparaît le soleil et il peut retirer son bandeau. C’est alors qu’il découvre son père, assis à côté de lui. Son père qui n’est pas parti, qui a veillé toute la nuit en silence, assis sur le même tronc pour le protéger du danger, et bien entendu, sans que l’enfant le sache.

De la même manière, nous ne sommes jamais seuls. Même si nous ne pouvons pas le percevoir au milieu des obscurités de la vie, une Présence attentive est à nos côtés, veillant sur nous, assis sur le même tronc. Quand surviennent les problèmes et l’obscurité, la seule chose que nous ayions à faire, c’est d’avoir confiance. Un jour apparaîtra l’aurore. Et cette Présence se dévoilera pour ce qu’elle est !

(Relayé par Angeline Bruguier)

POUR MEDITER

« Notre grand roi Charles et son fils Philippe…avaient commandé aux héroïques aventuriers espagnols de partir au-delà des océans et de rapporter l’or indien en Europe. Ils l’on bel et bien apporté et cet or a infecté l’Europe telle la vérole. Tous ont attrapé la maladie de l’or comme on attrape la gale, les cours royales, les administrations, les diplomates, les religions, les prêtres, les courtisans et les grandes dames, les croyants et les incroyants… À présent, tout est sali par l’or, chez nous. Le monde a bien changé pendant la centaine d’années écoulée depuis le premier jour où le premier navire a accosté au port de Cadix avec l’or que Cortés avait pris à Montezuma. Quand j’étais jeune moine à Avila, j’ai fait la connaissance d’un vieux corsaire qui avait roulé sa bosse avec Cortés parmi les sauvages et qui m’avait montré des serpents et des oiseaux en or, des têtes de dieux païens que les partisans de Montezuma ciselaient avant que Cortés les baptise puis les tue. Cet homme m’a raconté que les artisans de là-bas ne valorisaient pas beaucoup l’or, lequel d’ailleurs ne servait pas de moyen de paiement. Ils coulaient dans l’or des colifichets domestiques et ils les nommaient Teocuitlal, un mot aztèque qui signifie quelque chose comme l’Excrément de Dieu… Les gens de Cortés ont fait fondre ces objets d’or raffinés, leur avidité ne connaissaient pas de limites. Ils se sont goinfrés et abreuvés des Excréments de Dieu jusqu’à en avoir la nausée… J’ai entendu de vieux hidalgos castillans dire que, dans le temps, avant de s’enivrer d’or, les vrais Espagnols marchaient dans la rue en levant les yeux au ciel où ils suivaient la trace de Dieu. Maintenant les Espagnols regardent tous le sol comme s’ils espéraient y apercevoir une pièce d’or perdue pour s’en emparer d’un geste vif, semblable au pigeon qui, en picorant dans le crottin de cheval, pique un grain de blé de son bec. Car à présent l’Europe s’est gorgée et bâfrée d’or jusqu’à plus soif. »

Sándor Márai

La nuit du bûcher, Albin Michel, 2015, p.243.

DITS

Ils vivent dans des parkings, à même le sol. Hommes ou femmes seuls, familles avec enfants aussi, ils sont plusieurs centaines à vivre ainsi, entre chaleur et moustiques. Selon un recensement récent, 26% d’entre eux occupent ces lieux depuis un an et plus dont un tiers sont présents jour et nuit.

Journal La Provence, 26 mai 2017.


Depuis le début de l’année 1720 migrants sont morts en Méditerranée. En 2016, ils étaient 5.079. Cerise sur le gâteau, un groupuscule d’extrême droite italien (sous la marque » Génération Identitaire) appelle à dons pour constituer une flottille capable de s’opposer aux actions des bateaux des ONG dépêchés sur place pour venir en aide aux naufragés. Qu’il accuse de « trafic d’êtres humains » !

Mais pas de privilège : « La mer reliant Anjouan-Mayotte reste la plus grande et grave épidémie meurtrière de la population comorienne », note le site Habarizacomores.com. Plus de 12.000 morts en 20 ans parmi celles et ceux  qui tentent de rejoindre Mayotte, cette terre française, synonyme (ici comme ailleurs) d’une Europe sensée être plus accueillante que celle qu’ils quittent. Et, sans doute, bien d’autres ailleurs encore. Est-ce donc « ainsi que les hommes vivent » ?

Libération, 31 mai, 4 juin 2017

La Provence 4 juin 2017.


Plus de deux cents jeunes migrants mineurs attendent une place pour se mettre à l’abri à Marseille… qui ne dispose que de 21 places. Les autres dorment sur les trottoirs de la ville après s’être entendu répondre : « Ayez confiance, vous serez mis à l’abri à un moment où à un autre. » (David Le Monier, directeur du service des mineurs non accompagnés des Bouches du Rhône)

La Provence, 31 mai 2017.


Selon l’observatoire des non-recours aux droits et services, ce sont chaque année près de cinq milliards d’euros de prestations familiales et de logement, 700 millions de couverture maladie universelle complémentaire ou encore 378 millions d’euros d’aide à l’acquisition d’une complémentaire santé qui ne sont pas versés à leurs ayants droit. Autrement dit, le « non-recours » est bien plus important que la fraude ». Ce qui semble satisfaire tout le monde, face au « risque de faire exploser les budgets. Cynique, mais réel. »

Le JAS, septembre 2016.

POUR MEDITER

 

« On s’étonne bruyamment aujourd’hui de notre naïveté, on se plaint doctement de notre cécité, de notre bon cœur dangereux, de nos belles pensées, de notre bonne pensance et forcément hypocrite, de nos bons sentiments, oui de nos bonnes pensées pas nécessairement exigeantes mais si simples d’esprit, si simplement sommaires. On soupire après nos belles âmes très rapides, très faciles, très légères, dit-on. On se moque de notre angélique bêtise, de notre angélisme tout court qui nous rendrait aveugles. On attaque très justement, semble-t-il, notre absence de repères, notre désolant manque de poids et de rigueur, notre poids plume d’ange, notre manque de frontière, notre combien cruel défaut de limites, on s’en prend à notre abyssale carence nationale, à notre perte historique de mémoire, à notre amnésie familiale. Parce que nous défendons le droit à l’hospitalité par exemple, le droit de faire un peu de place à d’autres que nous, même si nous craignons qu’il n’y en ait plus beaucoup, parce que nous exigeons d’accueillir toute personne comme une personne libre, comme une personne de plus, mais sans comprendre bien sûr, dit-on, sans savoir, sans voir le conséquences , parce que nous ne verrions pas derrière chaque nouvel arrivant, chaque nouveau venu de trop , la goutte qui ferait tout déborder, tout basculer. C’est un vaste puzzle, disent les gens intelligents et informés. Les gens de mémoire et de poids. On ne peut rien bouger comme cela. C’est fragile…Mais [l’attention au sujet inattendu] c’est aussi inscrire le temps de l’attente, celui de l’espérance, de l’ouverture, le temps de la moisson et du renouveau (pour reprendre les images bibliques), au cœur de la reconnaissance et de la figuration d’autrui épuisé, vulnérable et méprisé. Mettre fin au mépris, au refus de voir l’autre comme être humain semblable, mettre fin à l’inhospitalité, c’est rendre à notre histoire, et à notre propre identité, leur dimension messianique et souveraine… »

Frédéric Boyer

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

P.O.L, 2015, pp. 30-32, 91