HOMÉLIE DE LA JOURNÉE PORTES OUVERTES

Petits commentaires des textes du jour 

Isaïe 50,5-9a – Psaume – Jacques 2,14-18 – Marc 8,27-35

« Une vie sans croix est une vie sans amour » (Jean de Bernières Louvigny). Tout simplement parce que la croix, proposée aujourd’hui par Jésus dans l’Evangile, est le lieu, le geste ultime par lequel Dieu dit son amour de l’humanité. Il l’aime tellement qu’il sacrifie sa Parole pour mieux laisser retentir le vide de toutes nos paroles humaines : « Un grand silence » dira un commentateur ancien pour qualifier la mort de Jésus : « Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude. Un grand silence parce que le Roi dort. » [1] Et Maître Eckhart (au XIVème siècle) conclura : « Il faut qu’il y ait silence et immobilité pour que le Verbe se fasse entendre ». Et avec lui la force de la résurrection offerte. Et notre capacité à la faire vraie, comme dira Léon le Grand dans une de ses homélies : « La Miséricorde veut que tu sois miséricordieux ; la Justice, que tu sois juste, afin que le Créateur apparaisse dans sa créature et que, dans le miroir du cœur humain, resplendisse l’image de Dieu exprimée par les traits qui la reproduisent. »[2]

C’est bien ce qu’avait compris le responsable de la communauté de Jérusalem, Jacques, quand il invite les croyants de sa communauté à ne pas confondre propos verbeux et geste réel pour l’autre. Cessons nos bavardages sans lien avec la réalité de la vie des hommes. Offrons un vrai geste pour l’autre, comme Dieu fait un vrai geste pour l’homme et l’humanité tout entière. La nouvelle liturgie pascale (aujourd’hui comme hier, comme au jour de l’Exode du peuple Hébreux vers la Terre Promise) se tient dans le souci de l’autre, l’invitation faite à tout homme (dans le geste concret de cette invitation) à passer du côté de la vie et de la vie bonne. Trois siècles plus tard, Jean Chrysostome ne dira pas autre chose : « Dis-moi donc : si tu vois le Christ manquer de la nourriture indispensable, et que tu l’abandonnes pour recouvrir l’autel d’un revêtement précieux, est-ce qu’il va t’en savoir gré ? Est-ce qu’il ne va pas plutôt s’en indigner ? Ou encore, tu vois le Christ couvert de haillons, gelant de froid, tu négliges de lui donner un manteau, mais tu lui élèves des colonnes d’or dans l’église, en disant que tu fais cela pour l’honorer. Ne va-t-il pas dire que tu te moques de lui, estimer que tu lui fais injure et la pire des injures … » [3].

Acceptons de mourir à la belle image que nous voulons donner de nous-mêmes, comme nous y invite Isaïe (ou un de ses disciples postérieurs, au moment de l’Exil) : dans l’ombre de la figure méprisée du prophète (où les chrétiens reconnaîtront le visage du Verbe de Dieu) se tient le Dieu de toute proximité, le Défenseur de l’humilié, le soutien de celui qui prend part au combat pour les pauvres et les exilés de toutes sortes : ceux de Babylone avant-hier, et ceux plus proches de nous qui peuplent nos rues, meurent en Méditerranée et ailleurs sous les bombardements, hantent nos mémoires assoupies au point de vouloir les exclure, brouillent nos repères sous la forme de nationalisme renaissant… mais surtout invitent les croyants à vivre autrement. Hors de « l’entre-nous », malgré les sirènes xénophobes qui murmurent à nos oreilles la chanson millénaire de l’exclusion et du refus de l’autre.

Alors quoi ? Peut-être déjà nous tenir dans le déchirement de nos fois si peu actives. Commencer aujourd’hui à faire entendre une autre chanson : la chanson du partage et de la fraternité. Parce que toute humanité est celle même du Christ, de ce Verbe que le Père refuse d’abandonner au verbiage de nos excuses ; ce Verbe à qui le Père redonne force et vie pour toujours ; cette Parole que le Père ressuscite en Jésus, comme il appelle notre propre parole à proférer les mots de la vie contre toutes les peurs. Contre toutes nos peurs. Au petit matin de nos défaites, il vient redonner le goût de l’avenir. A l’aube de la mort (des autres) acceptée comme l’évidence de nos raisonnements humains, il vient redire l’aurore de la vie comme seul avenir digne de l’humanité. Face à nos évitements peureux, il vient rappeler que nous avons tous été marqué de la même croix qui le marqua lui aussi. C’est cette croix que nous avons reçu sur le front le jour de notre baptême. C’est cette croix qu’il s’agit maintenant de porter haut, comme l’annonce de la résurrection, le signe de la volonté de vie du Père. C’est de cela que nous sommes appelés à être les témoins partout. « L’Eglise est un atelier de teinture : si vous en sortez toujours sans avoir reçu aucune teinture, à quoi sert d’y aller souvent ? » [4].

[1]Epiphane, évêque de Salamine au 4° siècle.

[2]Léon le Grand, Sermon sur les béatitudes, 95,6-8.Evêque de Rome entre 440 et 461.

[3]Jean Chrysostome : « Homélie sur l’Evangile de Matthieu », 50,3. PG 58,508-509. Traduction de la « Liturgie des Heures ».

[4]Jean Chrysostome : « Sermon XXIX ». Internet.
Print Friendly, PDF & Email