LA VIE AU MAS

Initiation informatique. Résident au Mas de Carles, je suis demandeur d’emploi. En attendant une offre d’embauche j’y exerce l’activité de l’entretien du bâtiment. À la suite d’une information donnée en Octobre 2016, j’ai profité d’une initiation informatique proposée par l’association « Garder le Contact ».

J’étais entièrement novice en ce domaine. Maniement de la souris, maîtrise du clavier, explorateur du fichier, premiers pas sur l’internet : après quatre premiers mois d’initiation (à raison d’une heure et demi par semaine), je me suis fait ouvrir une adresse mail par Pôle Emploi. Avec cette adresse mail je reçois maintenant les offres d’emploi par l’abonnement au Pôle emploi.

Dans la foulée de cette initiation de base, j’ai profité de la présence des animateurs, pour avoir une petite formation sur l’application Excel et une formation sur Word, par le biais d’un organisme d’Avignon.

Grâce à ces formations, j’ai enrichi mon CV d’un nouveau savoir qui m’ouvre des portes pour mon avenir.

Je trouve dommage que peu de résidents du mas aient profité de cette initiation. (Pascal).

Un confiturier au mas. Triple champion du monde de la discipline, Philippe Gardette est venu poser marmites et spatules dans notre cuisine, le 18 novembre. Sa bonne humeur gourmande a envahi les papilles réceptives des résidents. Riche en conseils gastronomiques, cette journée va porter des fruits et mettre en en ébullition nos marmitons en herbe qui vont pouvoir continuer à s’améliorer et à se lancer de nouveaux défis confituriers.                              (Joël)

9ème rencontre Joseph Persat. Et même le dimanche nous pouvons croiser les photographes de Totout’arts venus faire des clichés pour l’exposition (voire plus) décidée à l’occasion de la prochaine rencontre Joseph Persat consacrée à « Travail et Activités ».

Outre cette préparation, on sait déjà qui viendra animer cette journée : il s’agit du jésuite Gaël Giraud, économiste de renom, auprès duquel notre précédent conférencier (Remy de Maindreville) a accepté d’intervenir en notre faveur.

ACAT. Une réponse de Denise à l’annonce de la cessation de l’activité de l’équipe d’Avignon.

« Si le groupe ACAT d’Avignon a cessé ses activités (pas de renouvellement des membres trop âgés), l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture reste bien présente en Vaucluse. C’est le groupe d’Orange (12 personnes qui se réunissent tous les mois), accueillera à l’automne 2018 le Rassemblement Régional ; ce sont les 66 adhérents individuels, répartis sur le département, qui font vivre l’association autour d’eux ; c’est l’émission sur RCF tous les premiers mercredis du mois à 11 heures 30 qui informe, propose des actions ou des rencontres et une prière.

Les chrétiens sont les enfants, les amis d’un Dieu qui s’est fait reconnaître à ses disciples, après sa Résurrection, par les marques de la torture inscrites dans son corps supplicié. C’est pourquoi le combat contre cette abomination les concerne tous. Ils le rejoignent, en tant que sympathisants de l’Acat, en consultant le site (www.acatfrance) pour s’informer de l’état du monde (newsletter, lecture du magazine chrétien des droits de l’homme « Humains », pour agir (signature des lettres et des pétitions), pour conforter leur foi et prier et pour soutenir financièrement l’association par leurs dons. Et ils sont accompagnés bien souvent par tous les hommes et femmes de bonne volonté, croyants ou athées, indignés par la torture. Merci à eux et bienvenue à tous les prochains visiteurs du site. Ensemble, nous faisons vivre ce grand et beau texte qui proclame la dignité de chaque être humain, la Déclaration universelle des droits de l’homme, et ensemble, nous agissons pour en faire respecter partout dans le monde son article V : la torture, JAMAIS. »

Banque alimentaire. Remerciements de M. Valdo Tassi pour la collecte 2017, au centre commercial E. Leclerc des Angles

Chers amis bénévoles, je tiens à remercier chacun des soixante-cinq bénévoles qui ont participé à cette collecte au centre E. Leclerc. Un grand bravo à chacun de vous.

Les donateurs vous ont remis 8.196kg de denrées, soit 7kg de plus qu’en 2015, meilleure année (il faut le faire !). Estimation : 16.000 repas qui seront servis… [1]

Outre les engagements individuels, le plus souvent renouvelés, des organisations ont envoyé des membres volontaires (pardon si j’en oublie…) : l’ADRA (maraudes, aide aux plus démunis) ; les BAS Roquemaure et Villeneuve (épiceries sociales) ; les chorales Gospel ainsi que Fréquences et Vibrations ; le Mas de Carles (hébergement) ; les Rotary d’Avignon, d’Avignon-Villeneuve et Roquemaure ; le Yoga.

Du plus jeune (6 ans mais accompagné…) au plus jeune d’esprit (83 ans, présent à mes côtés les deux jours !) mieux que Tintin avec ses 7 à 77 ans… vous avez tous été actifs et souriants, encourageant ainsi les donateurs potentiels. Que ceux avec qui j’ai manqué de temps pour mieux faire connaissance me pardonnent.

Ensemble, nous ferons mieux les vendredi 23 et samedi 24 novembre 2018. »

Des olives et des hommes. Beaucoup d’olives sur le mas cette année : la canicule de l’été a singulièrement « assagi » la mouche ! Les résidents, les personnes du chantier d’insertion et quelques bénévoles (les deux Michel, Isabelle, etc.) ont activement participé au ramassage de l’année. A Remoulins, à Tavel, à Avignon des particuliers nous ont offert leur récolte pour augmenter la nôtre. Au terme c’est 3,8 tonnes de fruits qui ont été récoltées

Travail bien fait, à la mesure du prophète Isaïe : à la fin, il n’en resta « que des glanures, comme au gaulage de l’olivier, deux ou trois olives tout en haut, à la cime, quatre ou cinq dans les branches qui produisent… »[2] Méditation passagère : notre désir de tout nous approprier ne résiste pas à notre part de négligence. Ou bien : ce qui reste est la nourriture des oiseaux, notre participation à l’équilibre des forces de la nature. Et encore : ces fruits sont peut-être l’image de ce qui reste sur l’arbre de notre vie quand nous croyions l’avoir bien glanée.

UILV. Fin novembre l’ensemble des lieux à vivre (11 associations) se retrouvaient à la Bergerie de Berdine pour faire le point de la prochaine étape à nourrir au regard de notre précédente démarche auprès du Conseil National de Lutte contre les Exclusions. Dossiers à compléter et volonté d’intégrer les sept partenaires manquants au statut offert par l’OACAS. Un bel accueil et un bon moment de réflexion sur le sens de notre présence et de nos actions : relecture de la convention de mise en œuvre du projet de la convention OACAS ; discussion autour de l’économie (point crucial selon la DGCS qui n’a retenu que les plus marchands) et du social (dont l’impact est jugé plus important pour le CNLE et l’UILV). Il y a encore du travail.

2 décembre. C’était la troisième journée de la rencontre annoncée depuis longtemps, des résidents, salariés et bénévoles (RSB) qui participent à la vie de la maison. Dès 9h30 prise de parole du président pour donner quelques axes de réflexions. Pour inviter à penser le chemin qui mène d’hier à aujourd’hui, l’avenir à dessiner ou redessiner (voir le texte ci-après).

Quatre groupes de travail plus tard, beaucoup de questions et d’affirmations, d’où émergeaient les questions autour de la communication, de l’utilité de l’activité, des efforts à faire autour de l’éco-responsabilité, d’une meilleure représentation/consultation des résidents, les questions autour de la sécurité des personnes, la volonté d’affronter les questions des addictions… Entre autres. Nous vous proposerons un compte-rendu plus sérieux quand nous aurons « dépiautés » les remontées des carrefours.

En début d’après-midi, quelques-uns des textes de « Et puis ce fut le printemps… » qui avaient été mis en scène, ont été proposés à la cinquantaine de participants qui étaient restés, par une dizaine d’entre nous préparés par Luc Pacini. Un bien beau moment. Et un grand merci à tous ceux qui y ont participé.

Et en même temps. Ils avaient prévu une sortie à l’Espérou. Des dates changées. Des arrhes données. Bref, ce n’était pas les meilleurs jours mais ils étaient prêts à tout. Bien leur en a pris : des conditions climatiques rugueuses, neige et froid… tout pour conserver un souvenir ému de cette initiative. Dieu merci, il n’en va pas chaque fois ainsi : au cours de l’été une autre sortie au bord du Gardon avait été beaucoup plus clémente. A la grande satisfaction de tous.

La courge solidaire. Il était une fois Guillemette, une amie de Jacinthe et d’Olivier. Guillemette habitait un gros village, Châteauneuf de Grasse. Dans ce village une association « la Courge d’abondance », déployait des actions de solidarité et organisait chaque année au mois d’octobre la fête de la Courge au profit d’une ou plusieurs associations humanitaires.

Au départ, c’est l’histoire d’un prêtre arrivant du Burkina Faso avec le projet de construire un grenier à grain pour les années maigres où les pauvres n’ont pas de quoi manger tant les céréales deviennent chères. Pour ce, il demande 30 000 € au Maire de Châteauneuf de Grasse ; ce dernier propose aux riches propriétaires des alentours de l’aider. Aucune réponse. Il essaie alors une demande élargie et distribue des sacs de graines de courge à beaucoup de monde, leur suggérant d’apporter une partie de la récolte à partager un jour fête … et depuis 12 ans, une rencontre festive a lieu, une « fête de la courge » (plus de 8500 personnes cette année) : vente de produits locaux, dégustation de soupe de courge préparée la veille par des bénévoles des alentours.

Grâce à Guillemette, le mas de Carles fait partie des distingués du jour (« aide à la mise aux normes d’un atelier de transformation des produits de la ferme », merci Jacques pour le montage du dossier), avec le Samu Social de Nice et la réalisation d’un fauteuil handisport (handball des Collines).

Voilà Jacinthe partie pour participer à la fête de la courge (cabas chargé de nos produits). Et c’est Roseline qui fera le voyage pour la remise du chèque.

L’histoire ne s’arrête pas là… Les photos projetées au cours de cette rencontre montrent une grande variété de courges mais il en manque une : la CITRE, courge à confiture, cucurbitacée, comme ses cousines, butternut, potiron, muscade, pâtisson … Et M. le Maire, qui a acquis un terrain pour que la commune plante à son tour des courges, demande si on peut lui faire parvenir des graines de citres. Bien sûr… et avec le mode d’emploi, M. le maire ! Et nous sommes invités à participer à la prochaine fête de la courge, la quinzième, en octobre 2018 !

Un immense MERCI à « la Courge d’Abondance ».              (Jacinthe et Roseline)

 

Une chorale à Carles. Ils étaient cinq et deux accompagnateurs. Cinq chanteurs professionnels de haute volée. Ils sont venus chanter pour nous des chants de Noël dans le cadre de leur contrat avec le Région PACA. Des voix magnifiques. Des arrangements très travaillés. Un vrai enchantement. Et puis pour ne pas rompre tout de suite, nous avons partagé ensemble la soupe à l’oignon et quelques pâtes et la parole. Cela a donné lieu à quelques échanges sympathiques avec un groupe qui offre chaque année une « tournée solidaire » en venant partager leurs voix et leur savoir-faire à des associations comme les nôtres. Une bien belle initiative et un grand merci pour ce moment magique [3].

Retraite. Il y a un temps pour tout. Et le temps court. Il nous semblait que c’était hier qu’Yves avait rejoint l’équipe des permanents de Carles. En fait cela faisait déjà plus de dix ans qu’il nous avait rejoint. D’abord comme chauffeur (pour faire le « ramassage » des personnes engagées sur le Chantier d’insertion), puis comme membre à part entière de l’équipe des salariés. Homme de tous les travaux d’entretien et de peinture de la maison, il s’était formé à la technique des pierres sèches et animait régulièrement un atelier de construction de murs. On lui doit, entre autres, la réalisation d’un mur pour stabiliser une des terrasses dans les oliviers (au-dessus de la prairie) et le(s) mur(s) en étages au-dessus de la légumerie. Il faisait également les « courses » (et pas seulement celles de kart où il excellait) auprès de la banque alimentaire de Vaucluse (ce qu’il accepte de poursuivre bénévolement après sa retraite). Bravo pour sa patiente présence et pour ce bénévolat offert maintenant. Notre attachement à sa personne relevait aussi du partage de moment forts avec lui et sa famille (décès de Martine et baptême de Lucie) qui nous ont solidement arrimés les uns aux autres.

Confiturerie. L’antique projet a ressurgi. Visites et prises de conseil. Recherche active de financements. Et l’antique projet prend forme. Faisant à nouveau émerger l’histoire du lien entre la « Fondation Vinci pour la cité » et le Mas qui se poursuit et s’affermit. Après avoir soutenu et accompagné la restauration de l’ancienne « maison du bouc » (désormais « maison de Raymond »), cette année la fondation a décidé de participer pour moitié à la réhabilitation de l’ancienne réserve en confiturerie et à l’achat du matériel adéquat. La DIRECTTE (service de l’Etat) vient compléter ce soutien.

En attendant Fabrice, Akram, Djamal, Momo, Pascal, Jean-Noël participent aux travaux de rénovation intérieure de l’espace « ancienne cuisine » sous la direction éclairée de Patrick. Bravo et merci à tous.

Concert. Le 17 mars, à 16h30, au forum des Priades (salle Blanchard), grâce à l’action des membres de la commission culture du Conseil d’Administration, l’association propose un concert (variété et classique) avec le groupe « Décibel » en ouverture, puis l’orchestre du « kiosque à musique » dirigé par Alain Grau. Ticket d’entrée : 10 €.

Décès. Lundi 30 octobre, nous apprenions la mort brutale (44 ans) du jeune frère de Mouna, la femme de Camel. Infarctus massif.

Dans le même temps, c’est Bernard Lapplaud qui laissait un grand vide derrière lui auprès des siens.

La veille de Noël nous apprenions la mort d’Alice Doublet (95 ans) qui fut de toutes les aventures de migrations, d’interreligieux et de relation avec les musulmans (elle avait vécu 30 ans en Algérie) aux côtés de Joseph Persat et quelques autres.

Et le lendemain, c’est la maman de Bruno Cavallaro (71 ans) qui s’en est allée après beaucoup de galères affectives et hospitalières, au moment où Alain, son dernier compagnon, se remet difficilement d’un triple pontage.

« Avec l’amour pour vous retenir, Juste laisser un peu d’espérance, A peine murmuré sous le silence… » Nos pensées et nos prières les accompagnent tous.

Rassemblement Résidents-Salariés – Bénévoles (RSB)

2 décembre 2017

« Un poisson de trou d’eau

ne connaît pas la largeur de la rivière. »

(Proverbe Foulfouldé – langue des Peuls)

Introduction

Après quelques consultations autour de « Carles 2025 », quelques comptes-rendus à méditer, nous voici ensemble pour un temps. Un temps, forcément trop court, mais un temps pour nous permettre de faire ensemble le chemin qui mène d’hier à aujourd’hui. Tenter de nous éviter les embuscades de la nostalgie et les traquenards de nos assurances (passées ou présentes). Relire notre histoire et ce qu’elle a produit à la lumière de notre actualité.

1 – Un temps pour tenter d’éviter qu’il n’advienne du mas ce que Bernard Simeone [4] redoutait pour ses textes : qu’il ne devienne comme « un manteau qui nous protègerait le temps qu’on le confectionne, mais rétrécirait ensuite au point de se retrouver nu à la fin ». Dénudés de vie commune, dénudés de respect mutuel, dénudé d’apprentissages, dénudé de compagnonnage, de respect pour l’environnement et de cette nature qui est le premier remède pour celles et ceux qui viennent ici, etc. Bref, un temps pour ne pas risquer de toucher du doigt l’impuissance de nos routines.

Regarder. Contempler. Tenter de comprendre et réfréner nos chevaux de guerre et de nos ivresses de puissance. Laisser notre imagination et notre souci de l’autre paître les prairies de leurs actualités. Sans plus vouloir y imprimer notre marque. Mais la leur, la sienne. Faire place. Rien que cela. Refuser plus longtemps de croire que notre avis ou notre sentiment doivent l’emporter nécessairement sur celui des autres. Et cela peut être douloureux. Déclarer l’espérance première avant le souci de l’ordre, par-delà nos supposées impuissances. Entendre Péguy à propos d’espérance : « Si c’était avec de l’âme pure, parbleu ce ne serait pas malin. Tout le monde pourrait en faire autant. Et il n’y aurait là aucun secret. Mais c’est avec une eau souillée, une eau vieillie, une eau fade. Mais c’est d’une âme impure qu’elle fait une âme pure et c’est le plus beau secret qu’il y ait dans le jardin du monde. » [5] Secret partagé : ce sont nos imperfections qui font Carles (et peut-être au-delà) grand et beau. Mais lesquelles seront les plus fécondes ?

2 – Nous permettre de faire ensemble (dans nos têtes et avec nos mains) le chemin qui mène d’hier à aujourd’hui. Hier et l’à peu-près d’un accueil, son improvisation féconde et chaleureuse, sa frugalité nourricière. Et nous étions à peu près assurés que nous en maîtrisions les effets et les bienfaits.

Aujourd’hui et la lente montée en charge d’une organisation qui doit répondre à des impératifs administratifs multiples autant que subtils ; qui suppose une compétence technique plus aiguisée et ne peut que susciter (par-delà nos incompréhensions) un regard plus aigu sur ce que nous ne voulons pas perdre, sur ce que nous voulons instaurer de manière préférentielle :

* devant la raréfaction de l’emploi et l’exigence de compétences accrues pour y accéder, sur quelles bases offrir à celles et ceux qui le désirent un lieu où vivre reste possible et acceptable, loin de l’exclusion programmée par l’absence de travail ? Comment tenir le partage d’une activité comme lieu de réparation d’humanités blessées, par-delà l’obtention du statut « OACAS » (Organismes d’Accueil Communautaire et de d’Activités Solidaires) qui offre une reconnaissance officielle aux structures et aux personnes qui y adhèrent ?

* devant la mise au rebut social des inutiles de la production, quel prix à mettre pour offrir un lieu de redécouverte de compétences sanctionnées, pour qui le veut, par une formation qualifiante et un diplôme d’Etat. C’est la volonté que nous avons affichée avec la mise en place de la VAE (Validation des Acquis de l’Expérience).

* devant la multiplication des exigences de confort de notre époque, qu’offrir comme lieu vivable à des hommes qui en ont longtemps manqué ? Comment continuer à maintenir à la fois

un espace personnel et confortable qui offre, avec la sécurité, une image de soi positive et dynamique ; avec le risque de murs trop enfermant ;

et la nécessité de la rencontre de l’autre, exigence première de nos reconstructions à tous [6].

Rude réalité face au chacun pour soi de notre société : comment nous maintenir dans l’exigence d’une vie commune, comme la part nécessaire à nos reconstructions et à leurs évaluations ; d’un vivre ensemble comme garantie et marque de notre humanité et jusque dans l’accompagnement final de nos malades). Parce que nourrir l’autonomie, chez nous, cela s’appelle apprendre à vivre la solidarité ;

* devant la toute-puissance de l’argent, ses effets délétères sur la pensée de l’autre et sa place sur notre pensée du pauvre, comment défendre Carles comme un lieu de partage, y compris de l’argent, capable d’accueillir dans un lieu à faire vivre et y mener nos volontés de reconnaissances réciproques ?

* dans une société de l’immédiateté et de l’effort court, voire à court terme, comment continuer à défendre le temps long pour tous, responsables et résidents, bénévoles et salariés ? Comment tenir que vivre ne s’écrit pas qu’en pointillés sur le dos des autres ? Comment s’inscrire soi-même dans cette durée pour offrir à l’autre le temps qu’il lui fallait ?

3 – En tout cela rien de donné. Mais peut-être s’agit-il d’autant de nécessités pour la survie de l’espèce, comme l’eau épouse le lit du torrent sous peine de catastrophe mortelle. C’est le B.A. BA de ce que j’appellerais la « spiritualité » de Carles.

Nous permettre de faire ensemble le chemin qui mène d’hier à aujourd’hui. Penser le « tremblement de l’absence de certitude » [7] pour ne pas nourrir l’hiver d’une pensée simplement faite d’habitudes et de stéréotypes pour mettre l’autre en défaut. Apprendre l’humilité de nos prétentions salvatrices : la bougie de nos présences n’est ni l’éclair, ni le soleil [8]. Dénouer la mystérieuse et contradictoire connivence de la vie présente ici avec la vie qu’elle engendre ailleurs : « Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin très loin de vous que le cercle s’illumine » [9] : une vie de famille qui reprend, un travail qui prend le temps de s’inventer, une relation de confiance qui s’installe, un étonnement devant une manière de vivre qui peut redonner goût à la vie (ici et ailleurs)…

Renouer avec le concret de nos rencontres et permettre à l’invisible de Carles de se donner à deviner. Ne pas nous faire « à l’absence des couleurs du monde et des êtres dans leur singularité », refuser d’exclure « les arbres, le ciel, les chevelures, la couleur des yeux… » (Ph. Jaccottet). Bref, vivre et donner à vivre

4 – Nous permettre ensemble de faire le chemin qui mène d’hier à aujourd’hui. Nous le redire, même brièvement : la grenouille au fond du puits croit que le ciel est rond (c’était le titre d’un spectacle donné au Festival d’Avignon, cet été). Il ne suffit pas de regarder, mais d’interroger aussi le lieu de notre regard, car il détermine une part de notre vision et de notre projection sur le présent et sur l’avenir. Hors jugement. Mais en toute connaissance de cause. Qu’il s’agisse des choses autour de nous ou des gens que nous rencontrons. Ailleurs comme ici.

Toujours tenter de préserver ce lien de l’entre-nous tous (RSB) qui se fait parfois violence pour quelques-uns et nous invite à remodeler nos modes de relations à l’autre. L’autre à vivre comme un semblable quand nous n’y voyons souvent que l’étrangeté et la différence, le travail de pédagogie à opérer, l’offre de transformation à aller chercher entre les lignes de nos lois et décrets.

Et travailler à la mise en relation de nos humanités différenciées (pour reprendre les mots d’Edouard Glissant) plutôt que vouloir leur mise en tutelle, quel que soit le nom de ces tutelles (évidemment bienfaitrices mais pas toujours aussi bienveillante qu’on le souhaiterait). Et ce n’est pas simplement notre lien aux résidents qui est interrogé, mais notre capacité à nous lier ensemble (RSB) dans une relation défaite de ses prétentions, détoxifiée de toute velléité de pouvoir ou de contrainte [10]. Hors des excès liés à la drogue et autres produits, parmi lesquels, aussi, notre souci de nous-mêmes.

5 – Un temps pour nous permettre de faire ensemble le chemin des nécessaires évolutions de notre mas. Après le travail originel de Joseph. Après la période de sa succession, qui n’a pas été tout à fait semblable. Le temps vient de faire un bilan d’étape pour mieux évaluer ce qu’il nous reste à faire : « L’heure est propice aux métamorphoses. Mettez-là à profit ou allez-vous-en » [11], disait René Char. Oui, mais quelles métamorphoses pour nous autres ? Serons-capables d’emprunter les chemins proposés par le philosophe Laurent Ott [12]. Par exemple :

comment mieux travailler selon les intuitions qui nous ont guidés jusqu’ici dans un environnement qui n’est plus celui du passé ? Pour faire face, par exemple, à l’augmentation du nombre de personnes touchées par des problèmes psy de plus en plus lourds, des situations marquées par un fond de prise d’alcool et de produits (comme si cela était naturel) et ce que cela peut délier de nos compagnonnages ;

comment travailler en forçant quelque peu la main des institutions et des structures (en tout cas en étant suffisamment attentifs aux « creux » et aux espaces des textes et normes officiels), pour favoriser le temps à prendre par et auprès des publics et des groupes les plus exclus.

Cela peut interpeller le fonctionnement de notre projet associatif : faudra-t-il nous obliger à revoir certaines de nos orientations ou tenir ferme au vu des résultats plutôt positifs de nos propositions sur les hommes, quitte à ce que certains autres ne puissent pas faire chemin trop longtemps avec nous ?

Peut-on encore tenir, entre nous et auprès de tous, que nos idées et nos volontés « reposent sur des pratiques non formelles, généralistes » (loin de l’innovation à tout prix), qui affirment comme principes la gratuité, l’échange de services, le respect de chaque personne dans sa singularité, l’invitation à progresser et la possibilité pour chacun de faire de cette maison sa maison… jusqu’à la mort ? Compagnonnage, encore !

comment faire de notre présence auprès des résidents le lieu de notre propre habitation, sans concession et sans fausseté relationnelle auprès de ces autres vivants, nos égaux, qui ont à nous apprendre autant qu’ils aspirent à apprendre de nous ? Pour que notre présence et notre participation ne soient pas qu’une forme de colonialisme, mais un vrai partage réciproque, dans le respect de chacun et au risque de mésentente possible !

et encore la question de nos fonctionnements : cette association a longtemps fonctionné avec uniquement des bénévoles tant pour l’animation que pour le financement. Des salariés ne sont venus que lorsque le nombre de résidents réguliers a grossi : quand il a fallu organiser au quotidien présence, suivi, relais et financements adaptés. Nous savons bien que nous ne pouvons pas nous passer de cet apport bénévole aujourd’hui, sans lequel la maison ne pourrait pas tourner (pas d’argent pour ça). Mais sur quel mode concevoir la collaboration entre des salariés (maîtres d’œuvres des propositions d’actions et de suivis), des bénévoles (qui n’ont pas tous même rang : les bénévoles du CA décident des orientations ; et les autres ?), des résidents qui ont leur part dans le fonctionnement de la maison ?

En tout cela, faut-il à nouveau préciser qu’il s’agit moins d’un retour à la racine, à l’ancien, que d’interroger le regard que nous posons sur les sources de notre présence au mas, tout comme Joseph Persat a pu le faire. Habiter, mais à quelles conditions ? Sur quelles bases, pour que chacun RSB puisse se reconnaître dans le cri de Paul Eluard :

« J’ai eu longtemps un visage inutile /

Mais maintenant

J’ai un visage pour être aimé

J’ai un visage pour être heureux. » [13]

« Plutarque raconte qu’au moment de [la] fondation [de Rome], on a creusé un trou dans lequel chacun a mis un peu de la terre d’où il venait. Les hommes ont créé la terre sur laquelle sera bâtie la ville à partir d’un mélange… A Athènes, l’important c’est d’être né là, la terre crée les Athéniens. A Rome, ce sont les hommes qui créent la terre… »

Maurizio Bettini (anthropologue italien) [14]

 QUESTIONS POUR UN PARTAGE

Quatre ateliers, l’idée étant dans chaque atelier de partir du fonctionnement d’aujourd’hui et d’envisager celui de demain, pour mieux habiter ensemble (RSB) au Mas de Carles :

Atelier 1 – S’accueillir (animateurs Jacques + Robert) : Qu’y a-t-il lieu d’améliorer dans l’accueil de chacun ? Comment vivre en lien ?

Atelier 2Faire vivre un lieu (animateurs Patrick + Pierre Alexis) : Quelles activités, exercées comment et par qui ? Quelles règles ?

Atelier 3 – Gérer (animateurs Joël + Pierre) : Quelle gouvernance ? Quelle implication RSB ?

Atelier 4 – Vivre dans la société d’aujourd’hui (animateurs Mathias + Hubert) : Etre éco-responsable ? Témoigner d’un possible ? Etre une voix ? Vivre une spiritualité ?

[1] 125 tonnes récoltées sur le Vaucluse (250.000 repas) et 11.500 tonnes sur le territoire (22 millions de repas)

[2] Isaïe 17,6.

[3] Pour tout savoir, on peut consulter leur site internet « Les Voix Magiques ».

[4] Bernard Simeone (1957-2001), traducteur, écrivain et poète lyonnais.

[5] Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu (1929). Cité par Philippe Jaccottet, Tâche de soleil ou d’ombre, Le bruit du temps, 2013, p. 167.

[6] Lire le bel article de La Croix sur « la nostalgie des gens du voyage » : « Vous prenez un indien, vous le mettez dans une belle villa. Il rêvera toujours de ses chevaux… Les gens ne comprennent pas que l’on ne soit pas content et qu’à tout prendre, on aurait préféré garder notre liberté. Ils nous prennent pour des arriérés… » (La Croix 19.09.2017).

[7] “… la pensée du tremblement, de la non certitude. Il (Glissant, écrivain, poète et philosophe français, né à la Martinique) explique qu’il y a sur la planète des cultures millénaires, très stables mais souvent arrogantes et dominatrices. Et puis, il y a les cultures de l’incertitude, encore dans une gestation infinie. Celles-là nous permettent de voir le monde comme un archipel et donc, de penser son interconnexion. A la mondialisation brutale qui se traduit par une concentration des richesses et une augmentation des inégalités – il ne le dit pas tout à fait comme ça – Glissant oppose la mondialité, c.a.d. développer des relations qui permettent d’entrer ensemble dans cette nouvelle région du monde. Une région non pas géographique mais faite d’une conscience commune, partagée et pétrie de nous tous. Glissant n’est jamais péremptoire. Seul le doute nous fait progresser et nous permet d’être disponible à l’altérité.”  

[8] Philippe Jaccottet, Tâches de soleil ou d’ombre, op. cit. p. 175.

[9] René Char,  Feuillets d’Hypnos, 120.

[10] Maurice Bellet, encore : « Qu’est-ce qui nous reste ? Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre-nous qui nous fait hommes. Il n’y a rien à ajouter à cet infime et pur commencement. Il n’y a qu’à s’enfoncer dans cette sobre tendresse sans mesure ; alors tout sera donné qui ne s’ajoutera pas, mais fructifiera à l’infini. » (Incipit, ou le commencement)

[11] René Char, Les feuillets d’Hypnos, 76.

[12] Laurent Ott, Social : la mort en douce, ASH (3018), 7 juillet 2017, p. 42-43.

[13] Paul Eluard, Poèmes pour la paix, Juillet 1918.

[14] Libération 23-24 septembre 2017.

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