LA VIE AU MAS

Circulaire Collomb. Puisqu’on y faisait allusion dans l’éditorial précédent, revenons sur la « circulaire Collomb » qui organisait un recensement des migrants jusque dans les centres d’hébergement. Une trentaine d’associations avait soumis le texte au Conseil d’Etat pour en suspendre l’application. Un article de La Provence (21.02.2018) rapporte que même s’il n’a pas voulu suspendre la circulaire, le Conseil d’Etat a rappelé qu’elle ne conférait « aucun pouvoir de contrainte » aux équipes chargées du recensement. Elles ne pourront rencontrer les personnes hébergées que sur la base du volontariat…Un membre de la Fédération des Acteurs de Solidarité a affirmé : « C’est plutôt un encadrement qui va protéger les personnes et les associations qui les accompagnent. » A nous de rester vigilants !

Donner au beau moment. C‘est l’histoire de nos amis qui, travaillant dans l’art de la pâtisserie, on tout compris aussi de l’art du vrai respect des personnes.

Depuis plusieurs années, le 24 décembre ou le 31 janvier, le téléphone sonne à Carles : « Venez les bûches sont prêtes. » Des bûches de Noël de qualité préparées pour les résidents du Mas. Pas les invendus qui arriveraient quelques jours après les fêtes.

Voilà une information dont certains jugeront qu’elle arrive un peu tardivement dans la saison. Mais peut-être s’agit-il un bon clin d’œil sur une façon d’agir dans notre vie… fut-ce en dehors des fêtes. Merci à M. et Mme Mallard.

 

DépartsCe premier trimestre (et la fin du précédent) a été rudement marqué par ces départs d’ami(e)s cher(e)s.

Ce fut d’abord le frère de Dominique, l’ami valentinois qui es parti rapidement, juste assez vite pour qu’on ne découvre pas son cancer !

Alain Rogeat, le mari de Cécile, m’avait pris en amitié dès notre première rencontre. Chaleureux et droit. Attentif bien au-delà de l’ordinaire. Marcheur aguerri des chemins de Compostelle et d’ailleurs et ouvreur de ces chemins pour celles et ceux de sa famille. Animateur des rencontres d’aumônerie à Montfavet et à la paroisse Saint Jean d’Avignon. « Ne craignez pas pour ceux que vous laissez », disait Jean Sulivan, « votre mort, en les blessant, va les mettre au monde. »

Jeanine Bezol, sœur de l’ami Christian, actuel curé du Sacré-Cœur. Elle fut de toutes les aventures de son frère soutien indéfectible, capable de soutenir au plus près la création de la Passerelle en venant planter sa caravane dans les jardins du presbytère pendant quelques mois pour soutenir cette action commençante. J’en passe et de bien meilleures. C’était Jeanine, proche et respectueuse.

Aimée Saint Etienne était une vieille paroissienne des assemblées de Carles. Caractère rude et impératif, elle préférait souvent ses chats à toute autre compagnie. Et défense de plaisanter avec cela. La maladie l’aura éloigné de nous quelques années, avant qu’elle ne rende muette cette grande bavarde.

Yves de Gasquet était le père de Dominique, ancien membre du Conseil d’Administration de Carles, décédé dans un accident de voiture. Il était le mari de Monique partie avant lui, qu’il accompagnait dans les rencontres du Comité Catholique contre la Faim et pour le développement (CCFD). Ce grand croyant était aussi un grand bricoleur, réalisant coupes, chandeliers et lanternes en bois qu’il distribuait généreusement autour de lui.

Des séparations qui ont fait résonner en nous l’urgence de nourrir nos relations face à la réalité des déserts que ces morts installent dans nos vies. L’occasion d’entendre à nouveau la petite musique d’un Paul Eluard : « Le front aux vitres, comme font les veilleurs de chagrin / Je te cherche par-delà l’attente / Par-delà moi-même. / Et je ne sais plus tant je t’aime / Lequel de nous deux est absent. »[1]

Dons. Dans les souhaits qu’elle avait rédigés, Jeanine Bezol avait demandé que les dons faits à l’occasion de ses obsèques aillent au Mas de Carles. Christian a fait en sorte que son vœu soit respecté. Au total cela a rapporté 2.000 €. Que Christian et tous les donateurs trouvent ici l’expression de nos très vifs et sincères remerciements.

Réunion des Lieux à Vivre

La dernière réunion de l’Union Interrégionale des Lieux à Vivre (UILV) s’est déroulée au Mas de Carles.

Ce fut l’occasion de travailler à la présentation renouvelée des actions et des modes d’action des membres de l’Union qui ont été refusé à l’agrément OACAS en avril 2017. Il s’agit de :

– souligner que les lieux à vivre ont collectivement élaboré un projet d’accompagnement adapté pour des personnes aux caractéristiques particulières : préparer les résidents à une dynamique d’insertion passe par la reconnaissance d’une appartenance à une communauté et le développement de l’estime de soi ;

– inviter les administrations à revenir sur leur exigence à faire de l’insertion socioprofessionnelle par l’activité économique marchande une condition pour prétendre à l’agrément OACAS ; pour la qualification, socio-professionnelle, l’Union renvoie au nombre de résidents qui ont pu acquérir des diplômes qualifiant par le biais de la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) ;

– proposer des moyens d’évaluation, de formation et d’échange plus affiné de nos pratiques entre nous (ce qui se fait déjà régulièrement) et avec les administrations.

Fondation Vinci et confiturerie. La fondation « Vinci pour la cité » a accepté de soutenir encore une fois les cations du mas de Carles. Ce coup-ci, c’est un chèque de 15.000 € qui a été remis à l’association pour soutenir les travaux engagés pour l’installation de la future confiturerie qui s’aménage au rythme des bras de Carles (mis à part la réalisation du carrelage et de l’électricité). Grand merci à tous qui savent mettre leur compétences diverses au service de la maison et à Frédéric Auran qui parraine l’opération.

Concert.

Le 17 mars, une centaine de personnes se sont rendues à l’invitation de l’association pour un concert offert en soutien au Mas. Une première partie de chansons françaises a été animée par le groupe « De6bel » qui a offert une bien belle prestation chorale. La seconde partie, de facture plus classique, a été proposée par l’orchestre du « Kiosque à Musique » fort bien dirigé par M. Alain Grau. Que tous reçoivent ici les compliments qui leur sont dus.

Les recettes étaient destinées aux travaux engagés pour la création de la confiturerie.

Nouveaux paradigmes et économies ! Il s’agit de la mise en œuvre accélérée du plan « logement d’abord ». Le gouvernement veut lutter contre le « sans-abrisme » (nouveauté langagière) pour « transformer notre système d’hébergement en profondeur » pour amener « rapidement les personnes sans domicile de l’hébergement d’urgence vers un logement durable, car comme l’a rappelé le Président de la République, le logement c’est la place qu’on a dans la société ! »

Il faudra peut-être demander à celles et ceux qui se retrouveraient dans cette situation si le poids de la solitude et du désœuvrement ne serait pas pire que la situation de beaucoup de celles et de ceux qui sont actuellement accueillis dans nos « lieux à vivre » :« Nous sommes venus ici car là où nous étions ce n’était plus possible. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus il nous a fallu partir… Et ce chemin… nous a conduits à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir… »[2] Ajoutons :

– la question des économies proposées par ce plan : 57 millions annoncés sur cinq ans avec effet quasi immédiat de 3% de diminution sur les fonds CHRS (11.300 € en moins pour notre budget). Cela repose la question de financement à trouver (plus de 50.000 € en cinq ans) ;

– la question de savoir comment nos « lieux à vivre » (qui ne sont pas de l’hébergement classique) vont trouver leur place dans ces nouveaux plans gouvernementaux : Carles et les autres sont bien, à nos yeux, une forme de logement durable et adapté. Comment faire jouer le §3 de la priorité 1 qui se formule ainsi : « développer les solutions de logement adapté en réponse à des besoins spécifiques » ?

Bref, il y a du boulot ! Du recul et de la liberté d‘esprit à conquérir, toujours et encore. Penser à nouveau à René Char, qui s’exprimait ainsi pour autre chose : « Je te recommande la prudence, la distance. Méfie-toi des fourmis satisfaites. Prends garde à ceux qui s’affirment rassurés parce qu’ils pactisent. Ce n’est pas toujours facile d’être intelligent et muet, contenu et révolté… Regarde, en attendant, tourner les dernières roues sur la Sorgue. Mesure la longueur chantante de leur mousse. Calcule la résistance délabrée de leurs planches… »[3]

C’est la résistance même de la vie qui s’organise et trouve place là où cela n’était pas forcément prévu.

Les morts de la rue. Comme chaque année le Collectif « les Morts de la rue » a rendu hommage à tous ces inconnus qui, en 2017, n’ont pas survécu à l’épreuve de la grande errance. Le journal La Croix donne la liste exacte de ces 510 personnes signalées au Collectif (même si pour quelques-uns il a été impossible d’associer un nom à ces sans visages.  A méditer lentement. Ils avaient entre 15 et 91 ans (ainsi que trois bébés de 2, 3 et 10 mois et trois enfants de moins de cinq ans). Inutile de pleurer : plutôt nous atteler à changer ce monde pour réduire à rien cette litanie funèbre honteuse.

Si vivre à Carles ne nous empêche pas de mourir, du moins cela se fait dans la l’assurance d’une certaine dignité et la certitude que la maison est encore capable de leur faire une place au jardin du Souvenir ou au caveau du Mas de Carles, au cimetière tout proche.

[1]Paul Eluard, L’amour de la poésie : premièrement, nrf Gallimard, 2009, p.105.

[2]René Char, Le bâton de rosier : de moment en moment.

[3]René Char, Billets à Francis Curel, 1.

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