Lettre 86

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EDITORIAL

Et toujours vouloir prendre la place de l’autre. Un matin ordinaire. Une grosse cylindrée sur le parking d’une grande surface. Elle se gare sur un emplacement handicapé, sans qu’il y ait la moindre évidence d’atteinte pour ceux qui en descendent. Classique. Tellement qu’on finit par ne même plus s’étonner de ce genre de manque de civisme. Ordinaire : plus personne ne proteste plus là contre. Désolant.

A La Ciotat, le propriétaire d’une piscine privée interdit à une femme musulmane de se baigner dans « sa » piscine en burkini. Hygiène, prétend-il. Et imposition d’une amende de 490 € pour des frais d’assainissement qui n’auraient jamais eu lieu.

Ici au Mas, comme ailleurs, certains tentent de se faire une place en évitant les contraintes de la vie commune (comme la vaisselle et autre participation à la propreté de la maison) ou au prétexte d’addictions qui sonnent comme un refus de l’autre et de la vie commune.

On tentera de dire que, bien sûr, ce ne sont que de petits accros à notre vivre commun, que cela n’a rien à voir avec le sort que d’autres (en bien plus grand nombre) font subir à des populations entières en termes de refus de droits, de dignité, de vie tout simplement… sans compter avec les ouragans, les tremblements de terres et autres catastrophes « naturelles ».

Pourtant, à chaque fois, se manifeste un refus de voir l’autre dans ce qu’il est et la volonté de voir l’autre exactement semblable à moi. Comme si la différence n’était pas essentielle à la vie. Nous viendrait-il à l’idée de nous croire composés d’une seule catégorie de cellules. C’est leur extrême diversité qui rend possible et humaine la vie.

Ainsi va le désordre du monde, pourrait-on dire ! Et ce sont toujours les mêmes qui perdent : les plus pauvres et les plus faibles, ceux dont la voix ne s’entend pas au-delà du cercle des faibles et des pauvres. Les autres sont trop préoccupés d’eux-mêmes et de leur bien-être pour en vouloir trop partager. Ce qui se traduit jusque dans notre gouvernement qui n’a pas cru bon de nommer un référent pour les plus pauvres, ministre ou secrétaire d’Etat !

Comme si l’exigence de s’élever pour donner leur place à d’autres vies que les nôtres était devenue une formalité inutile, sans fondement, au lieu d’être cet appel urgent à « l’inévitable solidarité qui relie chaque homme à son prochain et qui unit toute l’humanité, les morts aux vivants, et les vivants à ceux qui sont encore à naître », comme l’écrivait Joseph Conrad, mort dans le premier quart du XXème siècle.

Il est bien temps de nous rappeler, ensemble avec Abdennour Bidar, que « on ne naît pas fraternel, on le devient » et pour cela nous sommes appelés à « changer un système fait pour organiser entre les individus la compétition généralisée, le règne de l’argent qui crée des inégalités mondiales et, chez nous, des ghettos sociaux. » Nous rendre capables de suivre ce conseil inspiré d’Albert Camus, en guise de viatique : « Aimer le jour qui échappe à l’injustice et retourner au combat avec cette lumière conquise. » Presque du Char !

Dans la même lignée, j’ai beaucoup aimé la prise de parole de Maurizio Bettini (un anthropologue italien) [1] quand il aborde la question de la fondation de Rome : « Plutarque raconte qu’au moment de sa fondation, on a creusé un trou dans lequel chacun a mis un peu de la terre d’où il venait. Les hommes ont bâti la terre sur laquelle sera bâtie la ville à partir d’un mélange… A Athènes, l’important c’est d’être né là, la terre crée les Athéniens. A Rome, ce sont les hommes qui créent la terre… » A méditer. Et plus encore ! Peut-être saurons-nous en faire quelque chose pour notre temps.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Journal Libération 23-24 septembre 2017.

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