Lettre 89

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EDITORIAL

« Nous avons parfois le sentiment du peu de réalité de notre réalité »Cette petite phrase d’Edgar Morin [1]a réveillé quelque chose en moi. Il parlait de l’humanité en général. Mais cela semble être vrai pour nous ici, également : notre réalité pèse de peu de poids auprès de beaucoup. La réalité de Carles, de celles et ceux qui l’habitent, paraît une marge sans grand intérêt au regard des intérêts supérieurs de l’argent, du commerce, de l’affirmation de ma supériorité. Et ce regard nous affaiblit tous : ceux du dedans (regardés comme non-conformes) et ceux du dehors (qui amputent leur humanité de l’humanité des autres).

A l’inverse, quand Carles pèse son poids de vie, alors tout change. Notre réalité peut rapidement devenir un lieu de fierté. Celle d’appartenir à une « région » du monde des hommes où se dénouent les vieilles superstitions des illusions communes propagées par le langage unique du profit. Une « région » où se nouent des histoires de reconnaissance, d’acquisitions de compétences, des liens de fraternité et d’alliances multiformes (entre les hommes et avec la Terre) que la vie d’avant la vie au Mas (quel que soit notre statut) n’avait jamais imaginé. Joseph Persat le répétait souvent : « Si tu viens au Mas et que cela ne change rien en toi, pour toi et pour les autres, quel intérêt de rester ? » Invitation faite à tous à s’extraire de ses exigences propres, de se détacher des chaînes auxquelles il a consenti par convenance, qu’il s’est laissé imposer par crainte de l’avenir. Comme l’a écrit Philippe Roth, il arrive qu’on puisse se dire : « Il n’y a pas de contrat entre la vie et vous… ! »

Du coup rien ne s’oppose à ce que nous refusions de repousser la pauvreté et l’échec à l’extérieur de mon champ de vision.

C’est pour manifester cela que nous sommes au Mas. Demandez (entre autres) à R., l’homme aux deux béquilles qu’un peu de confiance, quelques années et de vraies responsabilités ont remis debout. Et pour rien au monde « l’homme-qui-plante-et-arrose chaque-matin-au-petit-jour » ne remarcherait avec ses béquilles, tant qu’il est ici comme à la maison. Les riens de nos vies font tenir à la vie ses promesses (enfouies) de fécondité. Contrairement à ce qu’en disent certains (qui se veulent moins inégaux que d’autres) ce n’est pas l’excès de solidarité qui ruine nos vies, mais l’inverse qui nous prive de fécondités inenvisagées. C’est pour cela que Carles existe, pour ces hommes et ces femmes qui se sont redressés en même temps qu’ils faisaient rendre vie à leurs vies abimées : parce qu’ils ont trouvé là un logement (d’abord), une vie commune, une activité et l’assurance de n’être plus enfermés dans un statut de mépris et d’inutilité. C’est ceux-là que les institutions nous invitent à prendre en charge. Alors il faut du temps, pour qu’ils retrouvent un certain équilibre… vite remis en cause dès qu’un traitement cesse, qu’un impondérable se présente, qu’advient l’évidence de ne pas pouvoir gérer conflits, solitude et propositions nouvelles. Beaucoup de temps parfois. Et pour certains l’impossibilité d’envisager de quitter la maison.

L’homme ne se construit pas à coup de décrets mais à force de patience, de promotion d’une responsabilité dans une activité reconnue, de proposition d’un toit et d’une table assurés pour que cesse l’errance (intérieure et extérieure) et la proposition d’une convivialité constructive. S’’établir quelque part avec d’autres pour forger une renaissance d’humanité ! « Un pauvre est un pauvre de lien », disait Xavier Emmanuelli. « Il faut enseigner le souci de l’autre ». Et Guillaume Duval assurait par ailleurs que « seul un pays peuplé d’égaux, où même les plus pauvres sont bien éduqués, bien logés, bien soignés, peut faire preuve de suffisamment de cohésion pour faire face aux redoutables défis posés par la révolution numérique et la crise écologique. » [2]  Les solutions techn(nocrat)iques proposées aujourd’hui peuvent-elles nourrir ces apprentissages ? Ou bien ne sont-elles là que pour nous permettre d’élégantes négations de l’autre, oublieux que nous sommes que c’est cela même qui nous déracinent [3]un peu plus de la terre de notre humanité ?

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Edgar Morin, Connaissance, ignorance et mystère,Fayard, 2017, p. 28.

[2]Guillaume Duval, Editorial dansAlternatives économiques, juin 2018.

[3]Selon l’expression de Frédéric Boyer.
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