Lettre 90

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EDITORIAL

Le principe de fraternité déclaré central pour les « Sages » du Conseil Constitutionnel. Comme quoi, quand on s’y met à plusieurs, aucune porte ne reste vraiment close sur nos seuls intérêts particuliers. Il est bien sûr évident qu’il s’agit de réinstaurer une justice pratique dans nos rapports aux plus pauvres d’entre nous ; de libérer les plus engagés dans leur défense de tout soupçon d’illégitimité et de toute menace du bras de justice ; de nous éviter l’injustice de croire que dans notre société, tout le monde va trouver un emploi, quel que soit sa situation (120.000 postes accessibles par an, pour près de cinq millions de chômeurs) ; de croire qu’en trois mois on peut vaincre les addictions ou de s’imaginer que, cherchant ardemment à s’en libérer, tous peuvent tenir l’abstinence hors d’un lieu, d’une présence, d’une proximité qui tiennent lieu de pare-feu ! Nous le savons ici, rien de tout cela n’est vrai pour la plupart. Et le « pognon de dingue » permet à tous ceux-là de vivre autrement qu’en survivant dans le délitement et le déni de leur propre existence. Tout le reste n’est que fausse information, « fake new » comme on dit aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique.

Il est clair aussi que cela devrait nous permettre de sortir des discours tout faits qui ne fonctionnent généralement qu’en faveur des plus aisés de notre société. De mettre fin à des prises de position comme celles que catégorisait un Gilles Herlédan : « Pour parler du coût d’une mesure entraînant des dépenses publiques, il est notable qu’il s’agira alors de stratégie, d’investissement, de capitaux libérés si la manne est destinée aux entreprises ou aux financiers. Le résultat attendu est la production de richesses, la croissance et le ruissellement éventuel sur les « derniers de cordée ». S’il s’agit de mesures sociales, ce seront des « charges », toujours excessives, des freins à la croissance. Elles sont décrites comme vaines et imposées à la puissance publique de manière abusive (les pauvres abusent toujours), tandis que les autres sont des choix résultant de décisions éclairées par la raison, voire même philanthropiques. »[1]

La fraternité prend rang de principe constitutionnel. Bien sûr, ce n’est qu’un commencement : la fraternité ne se décrète pas. A nous maintenant de devenir fraternel en chacun de nos gestes, de travailler à ce que ce principe devienne le principe de la réalité de nos relations, avec les moins chanceux d’entre nous, les plus éprouvés d’ici et d’ailleurs. ; à nous « attaquer aux racines profondes des inégalités de destin, celles qui sont (parfois) décidées avant même notre naissance »[2]Peut-être, aurons-nous à cœur, nous les plus favorisés, d’ouvrir une chance supplémentaire de vie à tous ; d’éviter que la Méditerranée ne continue à engloutir cette part d’humanité à qui nous refusons, à ce jour, de faire la moindre place dans nos vies et nos territoires (hommes, femmes et enfants confondus dans le même rejet mortel). Aujourd’hui, nous avons à « faire en sorte que ce qui arrive n’ait plus de lieu pour arriver. »[3]C’est ce à quoi nous invite la décision des Sages du Conseil Constitutionnel. Et ne plus nous étonner que d’une chose : du temps qu’il nous reste pour donner à cette fraternité la trace de nos vies pour s’y épanouir, avec la brûlure de nos hésitations et les cicatrices de nos échecs.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1]Golias (534), p. 12.

[2]Discours du Président de la République au Congrès de Versailles, en juillet 2018.

[3]Ch. Bobin, L’épuisement,Folio, 2015, p. 13.
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