POUR MEDITER 

« Une coutume populaire assez vivace en Amérique Latine, en Bolivie notamment, veut que le 24 décembre après les douze coups de minuit, la messe dite et les enfants au lit, les adultes déjà bien chambrés se mettent devant la crèche en interpellant ou même en injuriant l’Enfant-Dieu sur les malheurs du temps… ‘Dis-moi, pourquoi ce salaud de propriétaire m’a volé ma terre ? » « Pourquoi dois-je me prostituer pour élever mon enfant ? » « Pourquoi mon frère reste-t-il en prison ? » « Pourquoi me fais-tu cueillir ces feuilles de coca à longueur de journée, sous une chaleur étouffante ? » Ruth, la Bolivienne qui me raconte cette histoire s’empresse d’ajouter que, d’après la tradition, à cette heure-là, l’Enfant jésus dort profondément. Pas de danger, donc, de froisser ses trop jeunes oreilles ! 

Et si le Dieu que les chrétiens attendent à Noël venait précisément pour entendre ces cris : les cris de son peuple déboussolé, affamé, en recherche d’une terre… ? Pour entendre les cris de tous les sans-abri, sans-papiers, sans-travail, sans succès, sans respect, en prison ? N’est-ce pas par cette ouverture-là, à travers cette chair à vif que la « grâce de Dieu s’est manifestée » ? N’est-ce pas par cette ouverture-là, à travers la faille d’une crèche, que le cri de Dieu s’est mêlé à celui des hommes ? »

D’après Gabriel Ringlet

Eloge de la fragilité, Albin Michel, 2004, p. 44ss.

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