Je ne pense plus voyager

D’une radicalité à l’autre. Voici un petit livre signé François Sureau, racontant l’itinéraire de Charles de Foucauld (1858-1916). Itinéraire d’un homme engagé dans un compagnonnage long avec des tribus d’Afrique du Nord que tous, autour de lui, considéraient comme des ennemis. Lui, prendra tout son temps pour recueillir poèmes et mots de leur langue : c’est par là que commence la reconnaissance de l’autre. Itinéraire d’un homme totalement donné à l’évangile, « compagnon de ce Dieu longtemps caché » à Nazareth, mais que l’institution aura du mal à reconnaître comme exemple de foi. La soif de la pauvreté l’emportera sur tout autre sentiment : « Nous sommes pauvres pour des riches, mais pas pauvres comme l’était Notre Seigneur, mais pas pauvres comme je l’étais au Maroc, mais pas pauvres comme saint François… »

Auteur: Jean Viard,
Editeur: NRF / Gallimard, 2016

POUR MEDITER

La fente

Un jour, un roi se fit bâtir un palais de pierres précieuses assez rares et d’assez haut prix pour amaigrir ses coffres forts de quelques millions de dinars. On le décora de statues, de soleils d’or, d’aubes de marbres, de baignoires pharaoniques et de célestes reposoirs. Bref on fit tout pour que ce lieu ébahisse les chroniqueurs et les écrivains d’épopées. Au soir de l’inauguration, ce roi invita ses poètes, ses philosophes et ses devins à s’asseoir aux pieds de son trône.

« Ami », leur dit-il, « parlez franc. Manque-t-il ici quelque chose ? Cet incomparable palais satisfait-il vos exigences de subtile et pure beauté ? Bref, en un mot, est-il parfait ? »

Tous répondirent : « Sire, il l’est. Il est ce que ne fut jamais une demeure en ce bas monde : le monument des monuments ! »

« Seigneur, je ne suis pas d’accord », grogna un vieil ami de Dieu, dans sa barbe philosophale.

On en resta interloqué. On se tourna la bouche bée vers le sage perturbateur. « Ce palais est fendu », dit encore le vieux. « Il est certes si beau que le jardin d’Eden ressemble auprès de lui au potager d’un singe. Hélas, je le redis, sa muraille est fendue. »

« Tu radotes », gronda le roi. « Fendu, ce mur ? Tu me berlures. Tu blasphème. Fendu ? Où donc ? »

« A cet endroit exact où l’ange de la Mort entre chez les vivants », lui répondit l’ascète. « Colmate si tu peux cette brèche invisible ou sinon, majesté, ton trône et ton palais ne seront bientôt plus qu’un songe évanoui. La mort fera de cet Eden un terrain vague offert aux vents. Rien ne dure, ici-bas. Tout passe. Tiens ferme ton cheval d’orgueil, la vie t’échapperas bientôt. Les loups viendront dans ton château. Qui te flatte ne t’aime pas. Malheur à toi si tu l’ignores ! Moi, j’ai dit ce que je devais. »

Henri Gougaud

Contes des sages soufis,

Seuil, 2004, p. 153.

Les Cahiers du Mas de Carles N°9

Mots croisés : Carles en cinquante mots.

Depuis quelques mois, voire deux ans, nous préparions une sorte de lexique carlien : des mots pour dire quelques-unes des réalités de la vie à Carles. Après « abécédaire » nous avions fini par l’appeler « mors croisés ». Plus de 250 mots à se suivre et à tenter de faire comprendre Carles et ses habitants ; 250 mots pour rappeler à chacun ses engagements et ses obligations. Sans doute illisible pour beaucoup. Alors est venu le temps de raccourcir et de proposer « le Mas de Carles en cinquante mots ». Petit combat pour se mettre d’accord sur ce chiffre, trier et choisir les « élus » jusqu’au chiffre fatidique de cinquante. Cela a débouché sur une belle petite édition (grâce à un généreux donateur et à l’efficacité de notre éditeur habituel), agréable et bien conçue dont chacun espère ici qu’elle donnera envie de lire à celles et ceux qui l’auront en main. Merci à ceux qui ont contribué à cette mouture [1]… et rappel que la grande édition n’est pas encore close. On peut encore proposer son mot (avec un peu de contenu).

[1] Mots croisés : le mas de Carles en 50 mots, Les cahiers du mas de Carles n° 9, Cardère éditeur, sept. 2016.

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LA VIE AU MAS

Tracto-vole ! Réveil étonné des chevriers partis pour la traite matinale : comme si un des engins de chantiers de BE2A avait disparu dans la nuit ! C’est bien ce qui était arrivé : au très petit matin, quelques individus sont venus s’emparer de la tractopelle qui servait à l’entrainement des stagiaires de Guy. Fenêtre du bureau démontée pour chercher les clefs : ça sentait la vieille connaissance des lieux. Personne n’a rien entendu, alors que l’engin a dû traverser une bonne partie de la propriété, quelques traces d’un godet maintenu trop bas témoignant du chemin parcouru ! Ce n’est pas la première fois que l’on vole ici, mais bien la première fois qu’on fait main basse sur du si gros matériel.


Les jeunes de l’aumônerie de Cagnes sur mer sont venus partager un peu de notre temps et de notre vie durant une semaine. Le matin participation aux travaux des champs : récolte des légumes, principalement et participation à la réparation du mur de la cour… mais après dix heures du matin, la chaleur sous les serres et ailleurs leur ôtait un peu de leur vivacité. Repas pris en commun et l’après-midi à visiter la ville et voir quelques spectacles. Ils ne l’avaient pas volé ! Merci à eux tous pour leur gentillesse et leurs coups de main.


Poulets… volent (ou plutôt volés). Il y a une grosse année, déjà, des poulets avaient disparus et une vingtaine d’autres avaient choisis de se suicider dans une brouette ! Nous avions été bien étonnés par ce sens de l’organisation de la part de ces gallinacés peu réputés pour leur qualité d’anticipation. Ce coup-ci, ce sont près d%9

DITS

« Les démagogues sont des personnes intelligentes qui s’expriment sur le registre de l’imaginaire, des peurs et des fantasmes. En répandant leurs fausses idées, ils répondent aux inquiétudes d’une partie de la population d’autant plus prête à entendre ces discours qu’elle ne veut pas être détrompée. Car il existe une forme de vulnérabilité de l’opinion publique en période de crise… Les difficultés qu’ils rencontrent ont tendance à les rendre moins solidaristes, ce qui constitue un terreau fertile pour les propos démagogiques… »

Jérôme Vignon

Le Jas – Septembre 2016, p. 15.


Un avant-goût de votre lecture de « Mots croisés », avec le mot Combat. « Examiner nos pratiques à la lumière des droits de l’homme. Pour que nous ne devenions pas, simplement, l’autre nom de la seconde ou de la troisième vitesse de notre société. François de La Rochefoucauld-Liancourt (1747-1827), duc de son état, conviait sereinement à cet examen, bien avant l’abbé Pierre : “On a toujours pensé à faire la charité aux pauvres et jamais à faire valoir les droits de l’homme pauvre sur la société … La bienfaisance publique n’est pas une vertu compatissante, elle est un devoir, elle est la justice. Là où existe une classe d’homme sans subsistance, là existe une violation des droits de l’humanité.” A nous d’honorer cette requête. Il est vrai que l’affaire n’est pas sans danger si l’on se souvient que La Rochefoucauld fut déchu de toutes ses fonctions en raison de la liberté de ses opinions. [1]

Nous souhaitons que cesse la comédie qui finit par considérer que la pauvreté et la précarité ne s’énoncent plus comme la conséquence de choix politiques mais comme un simple fait comptable (Catherine Hersberg). Il est loin le temps où un candidat à l’élection présidentielle (2007) osait déclarer : « Si on n’est pas choqué quand quelqu’un n’a plus de toit, c’est tout l’équilibre de la société qui s’en trouvera remis en cause. »

« Jeter bas l’existence laidement accumulée et retrouver le regard qui l’aima assez à son début pour en étaler le fondement. Ce qui me reste à vivre est dans cet assaut, dans ce frisson. »

René Char, Vallée close

[1] Rapport moral, AG du 3 avril 1997.

AUJOURD’HUI

Les chiffres de l’accueil…

Au 30 septembre, 69 personnes différentes ont été accueillies au mas, pour 82 actions.

53 ont été hébergées (45 dans le « lieu à vivre » pour 10.661 journées et 8 en urgence pour 111 journées) ; 26 ont bénéficié d’un accompagnement d’insertion (9 en ACI pour 3.120 h et 17 sur le chantier pour 11.830 h). 33 personnes relevaient du RSA, 10 de l’AAH, 12 touchaient une pension.

17.307  repas ont été servis.

… et de vos dons

Vos dons ont représenté 11,6% de nos recettes. Si on y ajoute le produit de nos ventes (11,1%) la participation des résidents (6,2%). Au total, c’est 28,9% de nos recettes.

Un immense merci à tou(te)s qui nous permettez ainsi de traverser la crise et nous donnez une peu d’indépendance pour poursuivre la mise en œuvre de nos intuitions d’accueil.

Lettre 82

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EDITORIAL

Un article signé Ramsès Kefi s’intitule « la clochardisation du débat public ». Avec cette intuition qu’aujourd’hui il suffit de prononcer les mots d’une « vérité » sans avoir à se soucier ni de savoir quelle elle est, ni d’en justifier l’origine (encore moins son impact : le vide parle mieux et imprègne plus vite les esprits).

L’article en question faisait référence à M. Ménard et à l’extrême droite en général. Selon son parti pris on se réjouira ou on regrettera cette analyse. Là n’est pas mon propos. Mais plutôt ceci : à quoi s’applique aujourd’hui ce que Jérôme Vignon appelle, pour sa part, « démagogie » ?

Par exemple on entend dire, sans plus de preuves, que les pauvres seraient des assistés, ce qui contredit par la réalité : vivre avec un RSA demande plus d’énergie et d’imagination qu’il n’en est demandé à la plupart d’entre nous… et à tous ceux qui veulent éradiquer cette « tentation de facilité » de notre société. En témoigne encore l’importance du phénomène de non recours aux aides assistantielles prévues par la loi : soit parce qu’elles sont trop stigmatisantes, soit parce que les conditions imposées sont trop contraignantes ou qu’on ne possède pas internet ou qu’on ne sait pas lire, etc.

« De même, le taux d’activité des pauvres est comparable à celui des non pauvres ».

Certains croient encore volontiers, sans plus de précision, qu’il est juste de se compter au nombre des partisans du non-accueil (des pauvres ou des migrants) dans leur proche entourage ou dans leur quartier. Les mêmes sans doute qui n’auront pas hésité cet été à prendre un bain en Méditerranée que ce refus a transformé en tombeau de migrants et de notre propre humanité. Cela ne troubla apparemment pas ceux qui font circuler ce tract infâme, intitulé « ma commune sans migrants » : « les communes s’engagent à utiliser tous les moyens de communication à leur disposition pour faire connaître leur opposition à l’accueil de migrants sur leur territoire » !

Pour d’autres, c’est la question du mode vestimentaire qui fera débat (la crise du burkini), pour tenter d’imposer à d’autres une manière de s’habiller plutôt qu’une autre. Etrange amnésie, qui fait l’impasse sur la manière dont nos arrières grand-mères et leurs filles, au début du siècle dernier encore, prenaient leur bain en toute habillées sur les plages du Touquet par exemple ; ou comment les femmes de chez nous ne sortaient pas de chez elle sans un fichu sur la tête, ni en quelle année elles ont obtenu l’autorisation d’ouvrir seules un compte en banque à leur nom ! Attention danger : on a connu cela à une autre époque : étoile jaune pour les uns, triangle rose pour d’autres ! Et pour nos pauvres, et pour les migrants, quelles formes et quelles couleurs ?

Peut-être y a-t-il quelque urgence à entendre à nouveau le cri du prophète : « Causer la fin de peuples en nombre est une atteinte à ta propre vie. Oui, la pierre du mur criera et la poutre de la charpente lui répondra. » [1] C’est peut-être bien une de nos tâches de relayer ce cri et d’essayer de vivre, ici, de telle manière que cela ne soit plus. Ici, la forme et la couleur de notre présence c’est notre capacité à proposer une autre manière de vivre ensemble (dans la reconnaissance mutuelle) et notre capacité collective à tenter de produire du bon, du beau et du dialogue entre nous et avec ceux qui nous entourent. Rien d’acquis. Mais rien d’impossible non plus, moyennant un peu de bonne volonté., par-delà l’impuissance relative de nos sentiments du moment. Le temps de nous redire : « Saisissons les renards qui ravagent nos vignes alors que notre vigne est en bouton. » [2]

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Habacuc 2,10-11

[2] Cantique des cantiques 2,15.