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On en a parlé dans tous les journaux. De ces 12 millions de millionnaires dans le monde ; de ces 2.000 milliardaires ; de ces trois cents personnalités les plus riches qui ont gagné 381 milliards d’euros dans la seule année 2013 ; de ces 0,05% de la population chinoise qui possède 40% des richesses du pays ; de cette pratique des banques qui, en manipulant de concert le taux de l’argent qu’elles se prêtent entre elles, ont détourné près de 23 milliards de dollars[1].

Pendant ce temps, les situations extrêmes se multiplient, l’écart entre riches et pauvres ne cesse de croître. En Afghanistan des enfants de trois ans se mettent à la fabrication de briques… jusqu’à leur mort : je n’y suis pour rien clame le propriétaire, ce sont leurs parents qui les envoient ici. En France on comptait 8% de travailleurs pauvres en 2012 (et 9,4 pour l’UE et 12% aux USA.) Et on continue à rêver d’une reprise économique qui reposerait simplement sur une dégradation de la condition salariale. Comme si l’innovation pouvait s’engendrer en traitant les salariés comme une simple marchandise ou une variable d’ajustement économique (Dominique Meda) [2]. Rien de nouveau dans cette chanson des commencements de 2014, sinon quelques questions.

D’abord, peut-on indéfiniment confondre accroissement de richesses et service du frère et de la communauté ? Au nom de quoi le plus riche serait-il plus digne, plus démocrate ou plus humain ? Les grandes religions nous ont pourtant largement prévenus : « Qui aime l’argent ne se rassasiera pas d’argent » (Qo 5,9). Une parole du prophète des musulmans ne dit pas autre chose : « La perte de ma communauté sera dans l’abandon du savoir et l’amas des biens matériels. » Il me semble que, quelque part du côté de Bethléem, la leçon s’est incarnée !

Ensuite, à force de confondre richesse et dignité, que penser des plus pauvres ? Qu’ils n’ont rien à nous dire ? Que le silence et l’oubli sont leurs lieux ? « Nous (qui) vivons dans une société qui considère que l’expérience de la pauvreté n’a pas de valeur et qu’il n’y a donc rien à transmettre… »[3], relevait Bruno Tardieu. Ici nous voulons penser autrement. Croire qu’ils ont une place. Irremplaçable. Chercher à savoir comment permettre aux défavorisés de transmettre leur courage, leurs valeurs et leur intelligence ?

Alors que faire ? « Si les associations se sont fondées, pendant toute la phase de leur développement, sur une place d’exception incontestable, le plus souvent en référence précisément à la position du fondateur, elles doivent réinventer aujourd’hui, à nouveau frais, une manière collective de « faire exception » afin que les cadres de l’action sociale soient tenus. L’action sociale touche à l’institution des liens interhumains : elle ne saurait donc se satisfaire des seules logiques marchandes d’un côté, ou de leur pendant libertaires, de l’autre, tendant à mettre à mal aujourd’hui toute référence au tiers et à la dimension collective instituée… »[4]

Il y a bien urgence à réinventer des lieux alternatifs où se conjuguent un autre mode de vie, le respect des personnes et une dynamique des pratiques et des hommes (hors du rapport salarié, au moins pour un temps). Pour passer de l’enfermement dans l’esclavage du « dû » au profit d’une économie du « don » et de projet en vue du bien commun.

Je crois bien que les « lieux à vivre » peuvent être de ces lieux alternatifs et originaux : direction collégiale, animation d’espaces de dialogues, réflexion sur le projet d’accueil de la maison, responsabilité partagée des activités… autant de lieux où chacun peut intervenir, proposer ses idées sa voix et ses bras pour inventer une vie vivable pour tous.

Bonne année à nous tous. Il y a du pain sur la planche !

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles


  1. Alternatives Economiques, décembre 2013, p. 16.
  2. Journal Libération, 7 janvier 2014.
  3. Bruno Tardieu, Feuille de route Quart monde, déc. 2013, p. 4.
  4. R. Janvier, J. Lavoué, M. Jézéquel, Transformer l’action sociale avec les associations, DDB, 2013, p. 104-105, 110)