POUR MEDITER

Mes années d’école
Si j’ai appris à écrire c’est que j’ai souvent lu dans les feuilles de chêne et les plumes de paon. Si je sais parler aux belles c’est que je sais bien comment font les tourterelles et les chauds lapins
Dans le trou de ma guitare y a comme un perdreau, dans le fond de mes sabots y a comme un renard.

Mais de mes années d’école je n’ai rien gardé, ce n’était que des paroles pour gâcher l’été. J’ai appris à ma manière que la liberté c’est d’cracher dans la rivière ou dans le sentier

Se peut qu’j’ai fait mes classes sous un églantier, que j’oublie ou que je n’sache pas très bien compter Mais je sais tendre l’oreille et je sais rêver comme rêvent les corneilles et les peupliers. Si je sais plier bagages quand il en est temps c’est qu’avec les oies sauvages j’ai frayé longtemps.

Mais de mes années d’école…

Si je chante bleues les roses c’est que j’l’ai appris d’un rossignol pas morose qu’était mon ami. Si je sais lécher en outre, je sais mordre aussi, je l’ai appris d’une loutre et d’un saumon gris.

Dans le trou de ma guitare y a comme un agneau, dans le fond de mes sabots y a comme un renard

Mais de mes années d’école…

Quand j’aurai tenu parole et bien gagné ma vie, quand j’aurai mis pauvres écoles à pauvres profits. J’apprendrai d’un solitaire à vivre caché et d’un loup quinquagénaire à me taire.

Si j’ai appris à écrire c’est que j’ai souvent lu dans les feuilles de chêne et les plumes de paon.

Mais de mes années d’école je n’ai rien gardé, ce n’était que des paroles pour gâcher l’été (bis).

Chanson fétiche de Christian Deloraine. Paroles de Jean-Pierre Ferland (Québec).

LA VIE AU MAS

17 avril. Coup de fil de la clinique Rhône-Durance : Serge Rudl est mort. Assez subitement.

Il était arrivé au mas le 27 avril 2005. Plutôt dépressif. Long combat contre l’alcool, avec au bout cette victoire sur ce qui pouvait le rendre parfois très agressif. Un photographe animé d’une patience et d’un sens du beau qui lui faisait capter l’éclair pouvant aider à la transformation de notre regard sur les choses et les gens. Un solitaire amateur de rencontres fraternelles, soucieux jusqu’au bout de cultiver sa solitude avec cette volonté écrite de ne vouloir personne à son enterrement « sauf le père qui fera bien une petite prière pour moi. » Vœu exaucé… et dépôt au jardin du souvenir où il a rejoint, entre autres, René Bulot et Lucien Verdy, partis avant lui.

Lundi et mardi ce moment, les hommes avaient agrandi et amélioré l’espace : d’autres pourront l’y rejoindre, avec Annie et Maggy, aux côtés des compagnons ! Un temps aussi pour nous redire le chant du croyant : « J’ai accroché les étoiles sur la toile tendue de l’univers, j’ai taillé le soleil en diamant de lumière, j’ai tiré le jour de la nuit, j’ai créé et c’est beau… mais ce que je préfère, Parole de Dieu… ce sont les hommes et les femmes parce qu’ils mettent au monde la tendresse. Ce sont les enfants parce qu’ils sont la fraîcheur du monde qui vient… Ce que je préfère, c’est la cantate des vivants, portée comme un défi à la mort et au temps. » [1]

La maman de Philippe est décédée. Notre sympathie à Philippe et à sa sœur.

Christian Deloraine est venu au mas presque en voisin (il habite dans la Drome), quinze ans après un premier passage à l’occasion d’une porte-ouverte en septembre 2001, pour venir y chanter la « Misa Criola », à la mémoire de Jean-Marie Barberot, décédé l’année précédente.

Après un repas partagé au mas avec nous tous, il est venu présenter les instruments de musique qu’il fabrique lui-même (certains plus improbables que d’autres) au cours d’une rencontre proposée par l’Association Totout’art. Un beau moment simple et chaleureux, au profit du mas. Merci à tous ceux qui ont permis l’organisation de ce beau moment.

Un jour pour jeûner en même temps que nos frères de Ramadan. Un autre la semaine suivante. Pour raviver la fraternité entre nous, entre quelques-uns pour commencer. Nous redire qu’existe dans la vie autre chose que le rejet fratricide, l’obsession consommatrice : faire place au Dieu de tout don, à commencer par la vie et le désir de grandir en humanité. Grégoire de Nysse : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Retour à l’humilité première de notre condition d’homme, partagée avec tous, par-delà tous nos racismes. Quand ils coulent, tous les sangs sont rouges ; quand il vient à manquer toutes les morts nous désespèrent… Et sur le chant de leur prière, à la rupture du jeûne, j’ai mis les mots de la mienne. Pour qu’ensemble prière et chant montent plus facilement au ciel de notre espérance.

Ce 9 juin au cimetière des Perrières, c’est Daniel Mely que nous accompagnions. Il était arrivé au Mas le 23 septembre 2011. Ce Daniel était un homme épris de sa liberté, refusant jusqu’au bout qu’on vienne la limiter, qu’il s’agisse d’homme ou de maladie. Si fort épris de sa liberté qu’il me semblait parfois pouvoir entendre Martin Luther King : « Chaque fois que des hommes redressent l’échine, ils peuvent aller où ils veulent. Car personne ne peut monter sur votre dos tant que vous vous tenez droits. » (J’ai fait un rêve). Si forts épris de sa liberté qu’il a repoussé les invitations de la mort jusqu’au moment où il n’a plus pu se redresser. Encore qu’au dernier moment, dimanche, il m’ait encore demandé, du fond de son fauteuil : « Aide-moi à me redresser ! » Il avait tout compris. Et m’invitait sans doute à ne pas l’oublier pour moi-même.

Timide et têtu. Discret et incontournable : ah ! ces viennoiseries passées au four de bon matin pour le petit déjeuner ! Bricoleur de génie pour tout ce qui touchait à l’informatique et à l’électronique. Bricoleur sans génie, aussi : combien de fuites d’eau il a fallu reprendre après lui ! Mais toujours actif. Mais lutteur. Mais homme d’endurance. Et, finalement, homme d’exemple pour le temps qu’il a passé avec nous.

« Aujourd’hui nous te ramenons ton enfant et nous le déposons à même cette place qui fut la tienne et ce berceau qui fut le tien. C’est son heure de dormir. Vois-le enseveli dans ses sommeils. Tout à l’heure, sans attendre, tu réveilleras les étoiles dans ses yeux comme le feu sous la cendre. Tu allumeras ses rires. Les mots d’amour prendront leurs chevaux les plus fiers et tu iras chercher son corps jusque dans les oubliettes de l’hiver. Alors, quand tu l’auras réveillé, lève-le d’entre les morts.

Délie sa liberté sans ride, comme toi tu t’es levé, ne laissant derrière toi qu’un tombeau vide. Amen ! » [1]

Au milieu de ces temps incertains de quelques belles et bonnes nouvelles pour des résidents, anciens ou actuels : Florian a obtenu un CDD (serveur dans le restaurant « La Guinguette du Rhône »). Bruno a vu son CDD être transformé en CDI après quatre mois d’essai dans un vignoble de Châteauneuf du Pape. Ludivine a réussi son DEUG de droit avec une belle moyenne. Et les petites filles de Martine et de Catherine ont réussi au bac. Belle moisson et preuve de caractères plutôt trempés !

Les hommes de Carles (ceux qui font tourner la maison) ont participé au « Concours Sud de France des Fromages » qui s’est déroulé à Lattes, dans l’Hérault organisé par la Région et la Chambre régionale d’agriculture d’Occitanie (c’est le nouveau nom de Languedoc Roussillon Midi Pyrénées). 220 échantillons, 60 entreprises. Résultats : médaille d’or pour les fromages fermiers ; médaille d’argent pour les Pélardons (après onze jours d’affinage). Fantastique. Merci à Bernard, Jean-Marc, Vincent, Jean-Noël, Sophie, Marie, Patrick, Caroline… les principaux artisans de cette réussite collective pour le mas.

« Dans un rapport récent sur le développement, la banque mondiale tire le signal d’alarme sur le péril technologique. Selon ses estimations, l’automatisation pourrait détruire deux tiers des emplois en Croatie, en Argentine, en Inde, et jusqu’à trois quarts des emplois en Thaïlande, en Chine et en Ethiopie. Ces sombres perspectives complètent celles émises il y a deux ans par un cabinet (Roland-Berger) qui prévoyait, sur la même période, la destruction de 40% des emplois en France et au Royaume-Uni. Ce qui inquiète, c’est que ces prévisions sont consolidées par d’autres signes, comme le révèle un rapport publié ce mois-ci par la banque américaine Citi et l’université anglaise d’Oxford [2] Selon ce rapport le changement s’accélère comme l’illustre la généralisation d’Internet en sept ans. Il avait fallu soixante-quinze ans pour le téléphone ! La robotisation s’accélère également, avec des achats de robots industriels en progression de 17% par an depuis 2010, contre 3% par an avant la crise financière. Si l’on y ajoute le développement des technologies de l’information et l’extension du e-commerce, il y a des raisons de s’inquiéter. Fort heureusement, ce qu’on ne mesure pas encore suffisamment, c’est le travail qui va naître de ces bouleversements, même s’il est peu probable que cela suffise à compenser le chômage de masse prévisible. Il restera alors à lire les prévisions de Keynes qui prédisait déjà dans les années 30 la journée de travail de trois heures… De quoi faire hurler tous ceux qui préconisent aujourd’hui l’augmentation du temps de travail pour sauver l’économie. » [3]

Peut-on longtemps encore vouloir « plier davantage l’homme aux nécessités des machines, des entreprises, des productivismes », comme le dénonce Roland Gori ?

Les 9 et 10 juin, nous sommes partis avec Caroline pour un stage à Crozet, dans l’Ain. Sous la houlette d’Eric Petiot (formateur en agrobiologie) nous avons suivi une formation sur les huiles essentielles, pour nous aider dans la lutte contre les maladies. Arboriculture et maraîchage étaient concernés. Sous forme de perfusion pour l’un et de pulvérisations pour le maraîchage. De retour au mas, nous avons décidé de passer aussitôt à la pratique (avec un apparent succès pour le maraîchage). La mise en place de la perfusion pour les arbres se profile déjà ! Nous n’espérons plus que des résultats positifs !

(Alain)


Les travaux sont, pour l’essentiel, terminés. Lentement la maison s’est à nouveau remplie. La vie au mas reprend rythme et souffle. Et les hommes mettent la main aux dernières finitions : peintures et finitions diverses. Les chemins sont devenus carrossables, l’eau de pluie est mieux maîtrisée (réalisation de petits bassins de rétention) et les abords s’ornementent, se végétalisent… en pensant aux abeilles qui auront bien de quoi butiner dans un avenir proche.

Le lendemain de la Saint Jean Baptiste, les membres de l’Ordre souverain militaire hospitalier de saint Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, plus communément appelé l’ordre de Malte, sont venus offrir un repas aux habitants du mas en même temps qu’ils honoraient leur saint patron. Présence chaleureuse, excellente paella (ils jouaient pourtant gros face à la paëlla réputée de la Porte Ouverte du mas), discours et remises de décorations, puis célébration eucharistique pour terminer. Et « cerise sur la fête » toute une bande de jeunes pour préparer la fête et animer la journée. Un bien beau moment.

[1] Jean Debruynne, Mourir, Desclée, 1978, p. 103

[2] Technology at work v20. The future is not what it used to be, Oxford Martin School/Citi, janvier 2016.

[3] Le jas, journal des acteurs sociaux, (204), février 2016, p. 6.

[1] Charles Singer, Saisons, Desclée, 1989, p. 228-229.

DITS

« A l’heure où la Cour des Comptes souhaite mettre l’UNEDIC à la diète, c’est la triple peine qui plane désormais sur les chômeurs. Comme si la perte de leur emploi ne suffisait pas, les sages de la rue Cambon préconisent aujourd’hui de réduire non seulement le montant de leur indemnisation, mais également da durée. Une solution « économique » pour l’UNEDIC qui aurait surtout pour effet, via les vases communicants, d’alourdir la besace des régimes de solidarité. De son côté, Pôle Emploi s’apprête à généraliser, d’ici quelques semaines, le « 2.0 », c’est à dire l’inscription, l’ouverture des dossiers d’indemnisation mais aussi les demandes de rendez-vous des demandeurs d’emploi par renvoi systématique sur une plate-forme Internet. Et tant pis pour celles et ceux qui ne maîtrisent pas les outils web. Pôle Emploi : 3 / Chômeurs : 0. Victoire par K.O.

Le JAS (2014) Février 2016, p. 10


« Quand un effondrement individuel ou social provoque un sentiment de perte, la déchirure ou la douleur nous rend avide d’un sauveur […] Le panurgisme prend un effet rassurant qui nous fait perdre toute autonomie de pensée. La foi qui nous sauve n’est pas négociable. La moindre interrogation fait l’effet d’une agression qui révèle notre angoisse. Celui qui sème le doute ébranle notre assurance et nous fait rechuter. A mort, le dissident ! Ce n’est pas un opposant avec qui nous pouvons débattre, c’est un ennemi qui nous agresse et qu’il est légitime d’éliminer. »

Boris Cyrulnik,

Ivres paradis, bonheurs héroïques, 2016.


« 19,4% de la population en Vaucluse vit en dessous du seuil de pauvreté (770 € pour une personne seule), soit trois points de plus que la moyenne régionale [qui est aussi la moyenne nationale en Allemagne si souvent citée en exemple] et six de plus que la moyenne nationale. »

Journal La Provence, 18.06.2016


« Les caresses n’ont jamais transformé un tigre en chaton. »

F.D. Roosevelt

AUJOURD’HUI

Les chiffres de l’accueil…

Au 30 juin, le mas a accueilli 61 personnes différentes pour 74 actions.

Hébergement : 44 ont été hébergées dans le lieu à vivre ou la pension de famille (6899 journées), 6 autres ont été accueillies en « hébergement immédiat » (91 journées).

Insertion : 21 personnes ont relevé d’une action d’insertion. 12 en CDDI sur le chantier (8112 h) et 9 en ACI (1968 h).

Revenus : 27 personnes relevaient du RSA, 12 d’une allocation handicapée, 10étaient détenteurs d’une petite retraite.

11.637 repas ont été servis au cours de ce premier semestre.

… et de vos dons

Dons et cotisations ont représentés 12,1% des recettes de la maison. A ce chiffre s’ajoutent les revenus de nos ventes et l’autoconsommation (9,4%) et la participation des résidents (6,3%), cela a représenté 27% de financement autonome (soit 168.000 € de recettes sur les 602.000 de ce premier semestre.

Un immense merci à tou(te)s qui nous permettez ainsi de traverser la crise et nous donnez une peu d’indépendance pour poursuivre la mise en œuvre de nos intuitions d’accueil.

Documents AG 2015

ASSEMBLEE GENERALE

7 AVRIL 2016

A – Pour commencer

Comme chaque année, à l’invitation de Joseph qui demandait que l’on prenne « soin de lire mon testament dans chaque assemblée générale » [1], nous prenons le temps de réentendre ce testament spirituel de notre fondateur. Parce que ce texte est le fondement des statuts de l’association et le pilier de notre présence au mas.

« Un homme découvrit un trésor caché dans un champ. Dans sa joie, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et acheta le champ (Évangiles de Mt 13,44).

Cet homme, c’est moi-même. Le trésor, c’est le Mas de Carles. Un jour, j’ai découvert Carles. Ce fut, pour moi, un émerveillement. Je découvris un site exceptionnel. Il s’en dégageait une ambiance de paix, avec un certain fond de mystère. J’ai été séduit. J’ai compris qu’il y avait là quelque chose à faire, une chance à ne pas manquer. J’ai passé une grande partie de ma vie à accueillir : j’y ai vu là l’aboutissement d’un projet.

Les plus déshérités, ceux qui n’ont plus de famille, de travail, y auraient leur place. Tous ceux qui ont soif de paix, de calme, d’amitié, y viendraient. Une vie fraternelle de partage y serait possible loin de tout ce qui divise : l’argent, la race, la culture, etc. Carles deviendrait un lieu fort pour de nouveaux départs.

Carles a une vocation d’accueil. Depuis des années, Carles a accueilli des milliers de personnes et ce sont les plus pauvres qui y ont trouvé demeure. C’est pourquoi je demande aux membres de l’association d’entrer dans ce mouvement d’accueil, déjà réalisé en partie, pour le développer et le soutenir avec désintéressement…

Carles ne deviendra jamais un objet d’intrigue, un lieu de trafic, de commerce ou réservé à quelques-uns ».

Fait à Avignon, le 15 Janvier 1981

Père Joseph PERSAT,

Fondateur du Mas de Carles.


B – Rapport d’activités                             (par le directeur)

La vie de l’association

Depuis 30 ans, le projet d’accueil au Mas s’adresse à toute personne en situation de précarité, cette partie de la France en situation d’exclusion. Il se décline en trois priorités :

mettre l’homme au centre, l’aider à « vivre là », pour le temps qu’il lui faudra ;

  • restaurer des liens et une identité personnelle à travers une vie commune, faite de partage et de solidarité ;
  • proposer une activité porteuse de sens et de dignité, où chacun, selon ses possibilités, peut contribuer à la bonne marche de la maison. En se positionnant hors de l’assistanat, tous sont appelés à devenir acteurs de leur vie.

Le travail avec l’union des lieux à vivre a permis de boucler le dossier pour le Conseil National de Lutte contre les Exclusions (CNLE) en vue de la reconnaissance institutionnelle du projet lieu à vivre. Le dossier collectif est parti pour une instruction à la DGAS à Paris. Nous nous sommes retrouvés à deux reprises pour échanger ensemble, affiner positions et propositions communes.

2015 a été le temps de l’évaluation interne du projet de l’association au fil de trois réunions au sanctuaire Notre Dame de Grâce, à Rochefort du Gard, pour peser notre projet d’accueil et sa mise en œuvre. L’équipe de salariés, Olivier, Roseline et Joël ont participé à ce travail de mise à plat accompagnés par un consultant du cabinet FL Conseil. Par-delà les inévitables grilles à remplir, nous avons pu échanger sur la spécificité de notre projet d’accueil et l’originalité de nos pratiques. A nous de valoriser et de formaliser les éléments qualitatifs de notre travail, pour améliorer nos pratiques et réduire nos insuffisances.

Pendant l’année 2015, nous avons profité des temps habituels de rencontres dans le cadre des « dialogues de Carles » avec les résidents et dans le cadre des réunions d’équipe de salariés et d’administrateurs. Les différentes rencontres ont permis de partager nos attentes, nos inquiétudes parfois, concernant l’animation de la vie collective et l’accompagnement des résidents.

La citoyenneté s’exprime à travers l’implication personnelle des résidents dans l’organisation et l’animation de manifestations ouvertes sur l’extérieur. Par exemple : la participation à CinÉ Change à UTOPIA), à « Ferme en Ferme » (dernier week-end d’avril), à Natur’avignon (2ème week-end de mai)

Le samedi 28 novembre, 60 personnes (résidents, bénévoles, salariés) se sont réunies pour une nouvelle rencontre autour d’un sujet commun : l’hospitalité.  Cette matinée a commencé par une introduction d’Olivier Pety (accueillir l’étranger – Le devoir d’hospitalité – l’hospitalité au risque du refus de l’autre), suivi d’un échange en 4 groupes pour partager les questions suivantes : regarder le monde avec les yeux de l’autre ? La réciprocité ? Quand donc est – on chez soi ? « Habiter » n’est pas « abriter » ?

Cette matinée de rencontre et d’échange s’est terminée par un repas pris en commun.

Le groupe de préparation de la 8ème rencontre Joseph Persat a dégagé un thème pour cette journée : Qu’as-tu fais de la Terre, qu’as-tu fais de ton frère ? C’est Rémi de Maindreville, jésuite, rédacteur en chef de la Revue « Christus » qui développera ce thème en alternance avec un travail de groupes et une prise de parole de chacun de ces ateliers pour en dégager convictions et questions.

Toute l’année l’atelier d’écriture s’est déroulé au rythme d’une séance tous les 15 jours. Deux résidents du Mas de Carles, trois bénévoles et une salariée ont participé à ce rendez-vous d’écriture créative, espace créatif complémentaire aux autres actions dont le but est de faire exister le « vivre ensemble », enjeu au cœur du projet. Chacun avec son bagage, dans une même recherche de « la petite étincelle de poésie qui sommeille en chaque personne. »

Tout au long de l’année, des représentants du « Mas de Carles » donnent des conférences, participent à des débats inter-associatifs. Cette année encore, Jacinthe, Joël, Jacques, Patrick, Olivier ont participé à des rencontres pour permettre à différents auditoires de découvrir Carles et son mode d’existence ; pour faire passer le message qui anime l’association : vivre là est un droit ; pour partager ensemble la gestion d’un lieu ; mettre ou remettre l’homme au centre de nos préoccupations et de nos actions.

Tous les deux mois, une rencontre rassemble les bénévoles qui le peuvent pour faire le point des actions menées et prendre le temps de réfléchir au sens d’une présence de ce type dans une association (dans le fil de la charte du bénévolat rédigée par l’ensemble des bénévoles de la maison (en 2005, revue et réécrite en 2012).

En terme d’évolution, on a souligné : des départs (âge et décès) et 7 arrivées ; la mise en place, au sein du Conseil d’administration, du « Pôle suivi du Bénévolat » ; les confitures et la transformation des produits qui étaient menées presqu’exclusivement par des bénévoles sont maintenant assurées à la fois par des résidents, des salariés et des bénévoles ; les réunions bimestrielles (6 dans l’année) évoluent. Elles s’organisent en deux temps : d’abord tous ensemble, ensuite par secteurs d’activité avec un salarié… Bref on ne risque pas de s’endormir !

Il ne faut pas oublier les réseaux des amis (groupes, associations ou individus) qui ne cessent de soutenir les actions du Mas : les donateurs, réguliers ou non, celles et ceux qui nous partagent un peu (ou beaucoup) de leur temps, de leurs savoirs faire, de leur argent, de leur présence…Elles et ils sont nombreux à le faire. Ils sont le signe que la solidarité ne se réduit pas à une affaire de spécialistes, mais requiert de chacun la capacité à mettre en commun ses compétences au service (de quelques-uns) des plus faibles ou des plus malchanceux de notre société. Carles vit de ces dons, de ces vies offertes, de ces gestes de partage sans calcul.

Quelques chiffres 2015

Hébergement : 92 personnes différentes accueillies, 68 personnes différentes hébergées, 12 228 journées d’hébergement, 40 personnes différentes hébergées dans le cadre du lieu à vivre : soit 32 personnes hébergées par jour en moyenne, 21 768 repas servis 7 jours sur 7 et 365 jours/an. Le taux d’occupation a été de 112%.

Insertion : 12 personnes accueillies au Mas de Carles sur une action collective d’insertion (ACI), 24 personnes en CAE accueillies en chantier d’insertion, 32 271 heures de travail réalisées par 36 salariés soit 18 équivalents temps plein.

Formation : 2 modules de formation en hygiène et sécurité. Tous les vendredis, formation savoirs de bases pour le personnel du chantier d’insertion.

Productions : 2.640 kilos d’olives ramassées pour 400 litres d’une huile bio excellente, 755 kilos de fruits et 2157 pots de confitures pour 40 variétés, 100 Kg de légumes transformés en coulis, 50 kilos de miel récoltés par nos abeilles sur la flore de la « montagne des chèvres », 25.000 Pélardons AOC et BIO produits, dont une partie vendue sur le marché de Villeneuve, aux Embrumes le samedi matin et dans les boutiques bio du Grand Avignon.

L’équipe de permanents se compose de 11 salariés pour 10 équivalents ETP.

Travaux

Fin 2015, les travaux étaient terminés concernant la maison Jean Farines et la maison rouge. La maison des carriers est encore en chantier mis en œuvre par une équipe de résidents, Mohamed et Pascal pour la plomberie et la peinture, Johan pour la maçonnerie en collaboration avec l’entreprise Sallahu. Restent les travaux de voirie (VRD) pour améliorer les accès et prévoir les aménagements extérieurs. Un travail de finition et d’embellissement qui prendra encore quelques mois… L’ensemble de l’opération a été menée de main de maître par Jacques Vivent et grâce à la compréhension et à la prévenance de l’ensemble des opérateurs institutionnels que nous remercions ici :

le 9 octobre, une première rencontre avec la DDCS du Gard, le représentant du SIAO du Gard, le Mas de Carles et le responsable de l’ATG du Gard a permis de définir les règles de l’accueil « pension de famille » (13 places) rendu possible par les travaux de réhabilitation. Il s’agit de proposer une solution de logement accompagné pour répondre aux besoins particuliers et spécifiques de personnes notamment vieillissantes, désocialisées et isolées, souvent issues d’un parcours dans la rue ou en centre d’hébergement. Ces logements sont autonomes et permettent aux résidants de renouer progressivement avec l’usage d’un logement privatif.

En dehors de leur logement, les résidents ont accès à des espaces collectifs pour permettre la tenue d’activités collectives régulières (repas notamment). La pension de famille sera animée par un hôte, dont la présence garantira aux résidents un soutien dans leurs démarches individuelles et dans l’organisation d’une vie quotidienne collective. L’équipe éducative vient compléter cet accompagnement notamment au niveau de l’activité.

Accueillir des personnes dans le lieu à vivre, c’est leur permettre de vivre là, le temps qu’elles le souhaitent. Depuis toujours, s’est posée la question de l’accueil de ceux qui désirent finir leurs jours au Mas de Carles. Ainsi, la pension de famille est un espace au milieu du lieu à vivre qui offre aux plus anciens de nos résidents, un logement permanent et individuel mais intégré dans la vie collective du lieu à vivre. Le résident n’est pas isolé, il participe en fonction de ses possibilités aux activités communautaires d’entraide et de production. La création de la pension de famille (13 logements) permet le financement d’un poste d’hôte qui a pour mission de favoriser un cadre de vie chaleureux, sécurisant et reconstructeur et de gérer la partie administrative et locative de ces logements. Le projet social de la pension de famille se décline dans une charte de vie dont l’hôte accompagne la mise en œuvre auprès de chaque résident.

Extrait de la charte de vie : « Dans ce  lieu à vivre , l’échange, le partage et l’entraide font partie d’un mode de vie auquel vous allez prendre part. Résider à la pension de famille du Mas de Carles, c’est faire le choix de cette solidarité et d’un mode de vie qui se caractérise par l’implication de chacun dans une vie en partie communautaire, dans des activités d’entraide qui touchent à l’entretien de la propriété et des bâtiments, à la mise en œuvre des activités agricoles et à l’accomplissement des tâches d’utilité collective.  Ainsi vous venez ici participer à une vie sociale basée sur le compagnonnage. »

 

Le 19 décembre, réunis autour de la famille de Jean, pour ne pas oublier ceux qui n’ont pas mesuré leur engagement au projet de Carles, nous avons baptisé le bâtiment situé sur la commune de Pujaut « Maison Jean Farines ».

L’accompagnement des personnes

En premier il faut mentionner ce qui se passe autour de la ferme : élevage caprin et fromagerie, poulailler et miellerie, maraîchage et arboriculture, entretien de l’espace naturel, ventes et livraisons, formations : autant de lieu et de compétences, de savoir-être et de savoir-faire qui s’aiguisent et s’approfondissent là. Et permettre à chacun de se reconnaître dans une production bio, garantie de bon et de durable. Rien n’est acquis, mais tout peut commencer à grandir quand on n’est plus réduit à sa réputation mais à ce qu’on est capable de produire ! Une première subvention de la PAC (politique, agricole commune de l’Union Européenne) est venue sanctionner ce changement de visage de la maison.

Le temps consacré à l’accompagnement et au suivi santé des personnes représente plus de la moitié du temps de prise en charge. Aussi, dans un souci d’optimiser l’accompagnement santé, des rencontres ont été organisées avec les différents partenaires à savoir, le CMP (centre médico-psychologique) de Remoulins, le centre en addictologie ANPAA (association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), le centre de soins et de prévention en addictions Guillaume Broutet -antenne du centre hospitalier de Montfavet- avec lequel nous avons renforcé le partenariat.

L’occasion aussi de se rapprocher du centre de soins le CALME, à Cabris dans les Alpes Maritimes. Ce lieu, spécialisé dans le traitement des addictions, se distingue par une approche différente des prises en charge proposées habituellement. En effet, pour les personnes et pour l’équipe éducative, il s’agit d’explorer d’autres approches et d’autres façons de faire vis-à-vis des maladies liées à l’addiction. Il s’agit de faire évoluer nos pratiques toujours dans le but d’accompagner au mieux les personnes accueillies à Carles.

On peut être hébergé au Mas de Carles et se former. En effet, le lieu offre la possibilité d’acquérir un diplôme agricole reconnu de type CAP/BEP par le biais de la V.A.E (validation des acquis de l’expérience). Toute personne justifiant de trois années de présence et de pratique dans les différentes activités agricoles proposées au Mas de Carles peut y prétendre et ainsi valoriser son séjour au Mas en acquérant ou en développant des compétences. Cela dit, il nous paraît important de souligner que l’obtention d’un diplôme via la V.A.E n’induit pas forcément une obligation de mettre en place un projet professionnel à l’issue. Néanmoins, nous restons vigilants quant aux demandes éventuelles de résidents désireux de mettre en place une sortie vers l’emploi.

Le loisir n’est pas oublié. Il est source de création de lien social : p.e.  CIN’ECHANGES qui a encore mobilisé certains résidents, des représentations au Festival d’Avignon, des sorties bowling et baignades… Il est aussi lieu de ressourcement et de dépaysement : séjour à Saint Paul de Vence grâce à l’accueil chaleureux des Sœurs Dominicaines ; et à Théoule, à la Villa Saint Camille. Ou simplement temps festif comme le loto organisé cette année par des lycéennes du Lycée Saint Joseph avec les résidents (dans le cadre de leur examen du bac) pour lequel beaucoup de nos partenaires ont offert des cadeaux (merci à eux) et cette journée karting organisé par le Rotary club de Remoulins au bénéfice du Mas de Carles, qui a permis à certains résidents de conduire un kart pour la première fois.

Signalons encore l’accueil de   stagiaires : Mathilde, élève de terminale à la maison familiale   et rurale de Barbentane (MFR) a rejoint notre équipe une semaine par mois de septembre à février et s’est familiarisée avec le métier d’éducateur et la vie dans un lieu à vivre. Ainsi que Mélanie, élève éducatrice en deuxième année à l’IFM de Montfavet.

Le chantier d’insertion

Sur les 24 places disponibles, 18 personnes ont été recrutées en lien avec les organismes prescripteurs (Pôle Emploi, Mission locale et le CMS). La convention prévoit 12 postes de travail : 10 postes pour les bénéficiaires du RSA et 1 poste pour un demandeur d’emploi de longue durée et un pour un jeune de moins de 25 ans. Cette année, pour favoriser le recrutement, nous avons organisé le 13 mai 2015 une matinée porte ouverte au Mas de Carles en lien avec les référents et le Conseil Général. Une trentaine de personnes sont venues visiter le Mas et rencontrer l’équipe d’encadrement. Une information collective a été organisée à Pôle Emploi le 18 mai 2015 et une autre à Bagnols / Cèze le 29 mai 2015.

Des évaluations techniques ont lieu 1 fois par trimestre. Ces entretiens permettent de prendre acte des compétences acquises et de mesurer l’évolution du parcours d’insertion. Ils sont l’occasion d’évaluer les acquis, de mettre l’accent sur les points à travailler, de remplir le livret de compétences qui sera remis au salarié à la fin de son contrat.

                  Des entretiens portant sur le projet socio professionnel se déroulent tous les jeudis au Mas de Carles sous la responsabilité de l’accompagnateur socioprofessionnel.

Quatre salariés ont fait une immersion en entreprise (entreprise Dalzon, ABC Environnement, Cave viticole de Chusclan). Deux autres n’ont pas donné suite à ce type de projets pourtant aboutis.

La mise en œuvre de la réforme de la formation professionnelle ne nous a pas permis de développer des formations habituellement financées par notre OPCA UNIFAF. Il s’agit notamment des modules de formation aux compétences de bases organisés habituellement tous les vendredis matin.

 

Parallèlement, une Action Collective d’Insertion (ACI) est proposée à des personnes très éloignées de l’emploi, trop pour s’engager immédiatement avec le chantier d’insertion.

Cette proposition vise trois objectifs : proposer un lieu d’insertion dans un collectif ; permettre l’évaluation et la mobilisation des capacités de chacun à travers la réalisation d’activités agricoles ; favoriser la préparation d’une nouvelle étape d’insertion. Elle propose de rompre avec l’isolement pour passer à un espace porteur de projet, à faire naître de nouvelles relations sources de nouveaux échanges, de reprendre un rythme générateur de mouvement.

En 2015 l’action aura accueillie 14 personnes dont 5 ne résidant pas au Mas de Carles. Il s’agit exclusivement d’hommes qui ont quitté la rue ou un environnement précaire et plutôt malsain pour la santé. La moyenne d’âge est de 45 ans.

Comme à l’issue du précédent bilan, le principal objectif à mettre en œuvre vise le développement des prescriptions, hélas trop rares.

C – Bilan financier

Joël Aymard présente l’ensemble des comptes de l’association.

Pour une dépense globale qui s’élève à 1.171.678 € (hors investissements), les financements publics pour l’hébergement ont représenté 435.666 € (soit 37,2%) : DDCS 30-Lieux à vivre (30 places) : 377 511 € ; Pension de famille : 12 688 € ; CAF 30–AL T :                      7 027 € ; DDCS 84                                           (accueil immédiat) : 2 440 € ; Ville d’Avignon (Lieu à vivre) : 9 000 € ; Ville de Villeneuve (Lieu à vivre) : 12 000 € ;

Conseil Départemental de Vaucluse (lieu à vivre) : 15 000 €.

Principales recettes (1.144.297 €) :

  • Produits d’activités maison : 118 088 €

(106 023 €  en  2014)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

  • Participation des résidents : 48 502 €

(39 754 € en 2014)

  • Dons et legs : 130 320 €

(135 303 € en 2014)

  • Subventions publiques globales : 653 045 €

(535 432 € en 2014)

Contrats aidés : 156 069 €

(166 362 €   en 2014)

  • Adhésions : 5 515 €
  • (4 251 € en 2014)
  • Divers :

Principales dépenses (1.171.678 €) :

  • Salaires permanents : 299 957 €
  • (303 683 € en 2014).
  • Salaires chantier d’insertion : 165 015 €
  • (160 290 € en 2014).
  • Charges sociales : 171 883
  • (197 371 € en 2014).
  • Achats et charges externes : 322 338 €
  • (289 000 € en 2014).
  • Dotations aux amortissements : 124 825 € (96 868 € en 2014)
  • Autres charges (accompagnements résidents) : 45 183 € (27 873€ en 2014).

Les comptes connaissent cette année un solde positif de

  • Ils sont à disposition auprès de Jacques Vivent, directeur de la structure.

Signalons que le Fonds de Dotation Joseph Persat est intervenu trois fois dans le courant de l’année : deux dotations à l’association du mas de Carles pour aider deux anciens de la maison à démarrer une activité professionnelle (achat de matériel et aide à l’achat d’un scooter pour se déplacer sur le lieu de travail) ; achat d’un bout de terre sous la chèvrerie pour s’éviter quelques désillusions à venir.

Créé pour « soutenir les actions du mas de Carles » le Fonds a bien rempli son rôle. Un grand merci à ses animateurs

D – Renouvellement du tiers sortant du Conseil d’Administration.

Comme chaque année, un tiers des membres du Conseil est sortant (selon une liste établie avec l’ensemble du Conseil).

Cette année sortaient : Jean-Marie Dor, Gérard Fumat, Olivier Pety, Christiane Rochas, Pierre Vidal. Chacun ayant exprimé le désir de poursuivre la route au sein du conseil, le C.A. se compose donc désormais comme suit : Jacinthe Aguettant, Joël Aymard (vice-président), Pierre Bonnefille (trésorier), Claude Bruguier, Pierre-Alexis Descours (vice-président) , Robert Dewulf (vice-président), Jean-Marie Dor, Frédéric Eymard (trésorier-adjoint), Gérard Fumat, Mathias Henriot, Josette Lambert, Hubert Legeay, Robert Mazzocchi, Olivier Pety (président), Vincent Pety, Roseline Ponceau (secrétaire), Christiane Rochas, Pierre Vidal (secrétaire-adjoint).

E – Petites conclusions par le président       (par le président)

1 –

Nous le savons bien, comme le dit l’écrivain coréen Hwang Sok-Yong : « Il ne faut pas avoir peur des vagues qui agitent votre âme. C’est ça la vie. » Homme ou institutions, cela vaut pour tous. Vivre au-delà du vide ouvert de nos inquiétudes et de nos incertitudes est une nécessité. Pour ne pas camoufler l’abysse du pire sous les catacombes des mots de nos fuites dont les plus fragiles font toujours les frais. Comment nous redire avec clarté que « La pauvreté n’est pas un accident. Comme l’esclavage et l’apartheid elle a été faite par l’homme et peut-être supprimée par des actions communes de l’humanité » comme le disait Nelson Mandela. Comment nous redire avec certitude que « la seule réponse à l’accroissement du mal est l’accroissement du bien » (François Sureau) ? Peut-être, simplement, en nous invitant à continuer à inventorier et à proposer une autre manière de vivre, à donner à la vie un autre goût que celui du malheur, de l’injustice et de l’enfermement sans issue dans la case des exclus. C’est ce à quoi nous nous essayons ici, entre patience et assurance têtue. Vous venez d’en avoir une brève description à travers le rapport d’activités qui vous a été présenté par Jacques et les autres. A travers ce rapport, nous voulons nous redire à nouveau quelques-uns des points forts de cette autre manière de vivre :

une manière de vivre qui compte avec le temps nécessaire à chacun, cette forme de patience pour tous (résidents et animateurs), dans la durée d’un accompagnement qui peut aller de celui proposé au quotidien sur le lieu (selon les règles du jeu du « lieu à vivre ») à celui qui nourrit et participe à une « sortie positive » pour quelques-uns, celles et ceux qui le peuvent (Bruno, Camel, Bernard) ;

une manière de vivre ensemble dans le renforcement de nos responsabilités réciproques pour faire vivre le lieu dans le partage des tâches entre tous : le but n’est pas de faire à la place des autres, mais d’offrir à chacun la possibilité d’être acteur dans tous les domaines de sa vie et de la vie de la maison. Et nous savons que cela ne va pas sans discussion ni heurts entre nous. L’occasion de nous souvenir ensemble des mots de Jean Sulivan : « il n’est de charité au plein sens du mot que lorsqu’il y a égalité : c’est-à-dire la même intime pauvreté chez celui qui donne et celui qui reçoit. La charité est ce qui en nous libère l’autre de ce qui le ramène à nous. » [2]

une manière de vivre qui ne nous livre pas pieds et poings liés à une forme de dépendance financière institutionnelle toujours fragile et maintenant en stagnation durable voire en légère régression ; une exigence qui nous « oblige » à rechercher un renforcement de notre autonomie financière : c’est la raison de la recherche accrue de donateurs, de la multiplication des marchés, du partage avec le Fonds de dotation Joseph Persat qui ne demande qu’à grossir pour continuer à soutenir les actions du mas de Carles (ce qu’il a fait à trois reprises cette année pour financer l’achat d’un bout de terre et aider deux anciens de la maison à démarrer une activité à l’extérieur du mas) ;

une manière de vivre qui incite et programme  une ouverture à d’autres (malgré les raisons que chacun peut se donner pour se replier sur ses individualismes). Cela se produit dans le cadre de notre participation à l’accueil de l’opération « Fermes en fermes » et du « mois des jardins » ; à travers nos liens avec les AMAP et les réseaux bio, le partage culturel avec « Cinéchanges », les visites organisées des écoles primaires du canton, la rencontre des élus locaux, et bien d’autres encore… toutes choses qui ouvrent la maison, lui donnent une autre dimension et qualifient autrement celles et ceux qui l’habitent ;

une manière de vivre ensemble qui nous a fait entreprendre et réaliser ces gros travaux de « réhabilitation des murs existants » (avec le soutien actif des maires de Villeneuve et de Pujaut, de l’agglomération du Grand Avignon et de leurs services, des Fondations Saint Gobain, Vinci, SEB, abbé Pierre) pour un meilleur respect de l’intimité de chacun… en prenant garde de ne pas confondre respect de l’intimité et enfermement sur soi.

2 –

Dans cette ambition commune nous avons toujours à nous tenir aux aguets, à laisser parler expérience, intelligences et volonté de progrès. La vérité de la maison n’est pas écrite par avance. Elle est en écriture permanente joyeuse et encombrante et déstabilisante : « Si la Vérité hors de nous est immuable, son cheminement en nous ne l’est pas… Les répétiteurs ne sont fidèles qu’en apparence… La Vérité qui n’est plus réchauffée dans une conscience d’homme est une vérité trahie », écrivait Jean Sulivan[3]. Cela revient à nous redire ensemble que rien n’est jamais joué et que rien ne se joue sans nous, avec la part risquée de toute novation. Ainsi :

réhabiliter de l’hébergement en logements peut nous faire perdre le fil de notre exigence de la vie commune qui est, à nos yeux, une des bases essentielles de notre accompagnement et du réapprentissage de la vie (contre nos tentations de vouloir privilégier tel ou tel en le retirant de sa communauté d’appartenance, contre la tentation de confondre intimité et enfermement) ;

est venue l’idée de restructurer autrement le conseil d’administration, en pôles d’attentions pour que tous participent à la définition et à la vie de l’association. Les 18 administrateurs se sont donc répartis entre cinq pôles : vice-présidence (3), trésorier mécénat (4), secrétariat (3), animation du bénévolat (3), communication et culture (4). Chaque pôle se rencontre au moins une fois par trimestre, certains plus souvent. Et cela demande encore consolidation ;

dans une société qui se satisferait volontiers d’injonctions et de décisions prises derrière un bureau, il faut sans nous cesse renouveler l’engagement clair et concret de chacun : il nous faut concrètement « mettre nos doigts vivants, nos mains de chair dans l’engrenage », comme l’écrivait Aragon. C’est ce petit rien de notre engagement concret qui fait la différence (cf. l’histoire du garçon et des étoiles de mer…). Ce n’est pas la norme qui donne le sens : cela ne relève que d’une technique. Refuser cet engagement serait signer l’échec et la tombe de nombre de désirs, d’attentes et la réalité même de ma présence immédiate aux autres : « La responsabilité n’est pas liée à la situation dont nous héritons, mais à ce que nous allons en faire », signale Picard ;

à chaque moment, il nous paraît capital de pouvoir nous redire la raison de notre présence ici, dans la méfiance des certitudes absolues, de l’absolutisation de certaines de nos pratiques qui ne manifestent « souvent que l’attachement à soi-même » : Sulivan encore : « Comment être attentif (à l’autre) si l’on est inquiet ou déchiré, sans cesse occupé de vanité ou d’amour-propre, en utilisant autrui de bonne foi ou non, à son profit. » [4] Apprendre à regarder les hommes et à accueillir leurs réalités, être pour eux, doit être notre apprentissage quotidien !

au milieu de l’invitation croissante de nos sociétés occidentales aux réflexes individualistes, nous sommes invités à cultiver autant que possible le lien entre associations (VCM, Imagine84, le Calme, la ferme Bezert et le réseau associatif local) : aveu rassurant (pour les résidents) que nous ne pouvons pas tout tout seuls et que l’avenir des uns et des autres ne peut se tracer que dans l’alliance des compétences de chacun ;

dans cette volonté de ne pas perdre le fil un Abécédaire est en chantier collectif. Il s’enrichit lentement depuis une année pour offrir aux membres de l’association des repères brefs et aider à la construction d’un meilleur vivre ensemble. Une manière de répondre à l’invitation du poète : « Hâte-toi de transmettre / Ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance / Effectivement tu es en retard sur la vie… » (René Char, En trente-trois morceaux, 24).

Merci d’être, avec les nous, les vigies et les acteurs de ces priorités.

3 –

Impossible de refermer ces petites conclusions sans faire mémoire de celles et de ceux qui nous ont quittés au cours l’année 2015 : Raymond Audergon (15.01), Maryse Brouillard (18.02), Michèle Bouvet (19.02), Brigitte Extier (26.02), Catherine Poublan (16.03), Annie Boule (20.03), Michel Ranc (21.03), Jean-François Canet (24.02), Suzanne Moine (28.02), Paul Roinat (13.05), Victor Cuffaro (17.07), Paul Déjardin (29.07), André Lefèvre, Jacques Navatel (11.08), Jean Farines (21.10), Sylvaine Astruc (29.10), Mireille Rochas (19.11) : « Mort tu nous étends sans nous diminuer… me voici devant toi moins inquiet que la paille », affirmait René Char [5]. Dans le fier murmure de ces vies assourdies par la mort, nous savons que « les univers anciens remettent à d’autres, aveugles, leurs soleils… » [6]. A nous de poursuivre leur chant par le chant lumineux de nos gestes et de nos présences. Comme le fait chaque année l’arbre de Judée devant notre maison qui fleurit à nouveau ses branches et son tronc vieillissant à chaque printemps.

 Olivier Pety,

Président du mas de Carles

7 avril 2016

 

[1] Joseph Persat, Mon testament, 6 décembre 1992.

[2] Jean Sulivan, Bloc-notes, p. 177-178. Cité dans Abécédaire, nrf Gallimard, 2010, p. 35.

[3] Jean Sulivan, Le plus petit abîme, nrf Gallimard, 1965, p. 15.

[4] Jean Sulivan, Bloc-notes, SOS, Paris, 1986, p. 176-177.

[5] René Char, Moulin premier, LXX.

[6] René Char, Une énigme éclaircie, quelques touches d’amour.

Le moment est venu de penser l’avenir

Un petit livre de vacances ; Un livre-interview de Jean Viard, sociologue, directeur de recherche associé au CEVIPOF-CNRS (avec la participation de Gilles Vanderpooten). « Alors qu’une classe créative rassemble innovation, mobilité et liberté individuelle au cœur des métropoles productrices de richesses, les classes hier « dominantes » se retrouvent exclues, perdues, basculant leur vote vers l’extrême droite… »

Un petit livre (moins de 200 pages) pour tenter de comprendre et de nous réapproprier tout ou partie de notre avenir. En exergue, cette pensée de Charles Péguy : « Il y a pire que les mauvaises pensées. Ce sont les pensées toutes faites. ». Belle invitation à un exercice de lucidité.

Auteur: Jean Viard,
Editeur: Editions de L’Aube, 2016 (17 €)

Lettre 81

Cliquez pour lire l’intégralité de la Lettre81

EDITORIAL

Xénophobie, homophobie, insécurité, islamisme, terrorisme : de plus en plus, la culture de la peur élargit le domaine de son emprise sur les âmes.

Et cela commence tôt. Peur de n’être pas suffisamment ressemblant aux autres. Peur que la différence de l’autre ne soit une menace pour moi. Peur cultivée par quelques-uns du « grand remplacement ». Et peur de la peur mise en scène pour appâter le chaland, l’électeur, l’acheteur… Règne des lobbies en tous genres pour l’alimenter sans cesse. Et des populismes qui réduisent à rien l’intelligence et le courage pour assoir leurs refus.

Peurs donc. Et acquiescements aux discours qui promeuvent ces peurs : contre les musulmans qui veulent prendre notre place ; contre les gays qui menacent l’ordre immémorial familial ; contre les pauvres soupçonnés de piller la banque de la solidarité nationale, quand ils feraient mieux de trouver l’introuvable : un travail. A défaut, passer leurs jours à en chercher ; contre les migrants (victimes de guerres, de la faim, du changement climatique) qui pourraient troubler nos certitudes, mais dont la fuite éperdue (pour 65 millions d’entre eux) et la mort par centaines et milliers n’altère ni notre sommeil, ni notre sens des affaires : « Ce sont vos vacances. Pourquoi les partager ? » propose une publicité récente. L’indignité n’est pas toujours où l’on croit.

Comme un air de recul ! Comme un déni d’humanité ! Comme si nous avions oublié qu’il y a moins d’un siècle italiens, espagnols, français avaient connu des sorts identiques pour les mêmes raisons (guerres). Et que le salut n’était venu que de la solidarité offerte par beaucoup contre l’injustifié. Comme si la menace principale n’était précisément pas dans ce refus de solidarité.

Comme si la recherche de « l’union dans la différence » (Michel de Certeau) n’avait plus sa place dans un monde gouverné par le seul désir d’imposer son identité au mépris de celle des autres ; sa sécurité dans le déni de celle des autres. Mais quelles caméras de surveillance pourraient offrir la paix d’une reconnaissance mutuelle, voulue et recherchée ? Il semblerait que la peur de vivre ensemble si savamment exploitée dépasse de loin, ces temps-ci, l’avenir et la fécondité de nos compagnonnages. Désastre !

Ne nous y trompons pas. La logique des petits marquis qui enferme les autres dans la peur, la logique marchande néo-libérale ou la soumission à leur « ego » disproportionné est partout à l’œuvre. A Carles comme ailleurs. Et le combat n’est pas moins rude ici qu’ailleurs. Petits arrangements paranoïaques aidant.

Par-delà nos marchandages et les petits calculs de nos égoïsmes à courte vue, c’est peut-être le moment de nous redire les mots de F.D. Roosevelt (1882-1945) : « La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même. » Ce que Frédéric Lenoir disait à sa manière : « Quand notre cœur est dans l’amour, il n’y a plus aucune peur… » Ne nous reste alors qu’à « redécouvrir que nous ne sommes qu’une parcelle de cette vie qui anime tout ce qui est. » [1] Nul d’entre nous ne devrait accepter de faire le deuil de cette petite certitude têtue. Heureusement les vacances sont là pour nous donner le temps de méditer cette invitation.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Frédéric Lenoir, Cœur de cristal.