MEDITATION

Ben Sirac 27,30 . 28,1-7 ; Rm 14,7-9 ; Mt 18,21-35.

Je lis et je relis ces textes. Et je n’y comprends rien ou presque. Sinon une forme d’appel à l’impossible… à donner ce que je n’ai pas : « Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait » demandent ensemble la première lecture (2 siècles avant Jésus) et l’Evangile. Un tort contre moi, dit Pierre. Même pas une faute contre Dieu. Contre moi, contre toi, l’homme.

Voilà l’impossible : être capable de tenir, dans la chair de mon geste pour l’autre, que l’amour a le dernier mot ; et se donner pour but la volonté de tendre une main et d’accepter la main de l’autre. Du fond notre pauvreté la plus pauvre, du fond de notre manque le plus manifeste. Presque impossible, même si je pense à ma mort et au sort que j’aimerai que Dieu me réserve !

Car il ne s’agit ni de rembourser ni de faire payer à l’autre le prix de sa dette. Juste de la remettre, par-delà les brûlures de la mémoire, par-delà la douleur de la blessure. Juste libérer l’avenir hypothéquée par nos stratagèmes et nos petits comptes ! Juste renoncer à la chanson de Lamek (Gn 4,23-24) qui enfermait l’avenir dans sa vengeance mortelle répétée soixante-dix-sept fois pour une meurtrissure.

Dans l’Evangile, chaque pièce d’argent représente une journée de salaire d’un travailleur agricole. Soixante millions de pièces d’argent, soixante millions de journées de travail pour l’un : une dette abyssale. Cent journées de travail pour l’autre : six cent mille fois moins. Et Jésus vient nous proposer de renverser l’ordre naturel des choses : quand la justice consiste à faire payer, le pardon consiste lui à effacer la dette. Le pardon ne se mesure pas. Au lieu de se faire le comptable de nos manques, Dieu efface pour toujours.

Voilà sa justice, celle qui restaure l’homme dans sa capacité s’envisager à nouveau en accueillant pour lui-même ce qu’il est capable de donner à l’autre. C’est sans doute ce qu’il nous reste encore à comprendre en ce qui concerne le pardon de Dieu.

Voilà ce que beaucoup d’entre nous n’osons pas « envisager », nous qui sommes le plus souvent résolus de faire payer à chacun ce que nous estimons qu’il nous doit

en termes de justifications, en termes d’exigences renouvelées, en termes d’amitiés passées au filtre de nos impatiences, en termes d’amour plus ou moins bassement monnayé au quotidien. Bien souvent, nous préférons nos petits (règlements de) comptes : jusqu’à quatre fois pour les rabbins, sept fois pour Pierre qui manifeste ainsi une largeur d’esprit inhabituelle. Mais il ne s’agit pas de cela. Il s’agit de faire place à la découverte de l’au-delà du pardon, du pardon livré au grand vent des soixante-dix fois sept fois auquel invite Jésus invite les siens. Et l’au-delà de ce pardon absolu n’est rien d’autre que de donner à voir, de dessiner le visage même de Jésus, le visage de notre Dieu et l’invitation qu’Il ne cesse de nous répéter : « Aime ton prochain comme toi-même » (Lv 19,17) ; « Souviens-toi de l’Alliance et passe par-dessus l’offense » (Si 28,7).

Voici une petite histoire que raconte Gabriel Ringlet [1] pour tenter de nous faire comprendre cela : « Dans son atelier, Léonard de Vinci recevait souvent la visite des enfants du coin. Il se fait qu’un jour l’un d’entre eux bouscula une de ses toiles. Pas heureux du tout, l’artiste se mit en colère et s’en prit durement au jeune garçon qui disparut en pleurant. Retrouvant enfin un peu de calme, le peintre voulut poursuivre son œuvre. Il travaillait ces jours-là, sur un visage du Christ, mais n’arrivait pas à s’y remettre. L’incident avait complètement bloqué sa créativité. Déposant alors son pinceau, il partit à la recherche de l’enfant. L’ayant retrouvé, il lui demanda pardon en disant : « J’ai fait bien pire que toi, car toi tu as seulement heurté une de mes créations, alors que, dans ma colère, j’ai blessé une création de Dieu. » Puis il prit l’enfant par la main, le ramena dans son atelier et, léger, fit apparaître sur la toile le visage du Christ… »

Voilà tout l’enjeu du pardon : faire apparaître le visage du Christ sur la toile de notre temps. Mais quel combat et quelle exigence. Car pardonner quatre cent quatre-vingt-dix fois, comme y invite Jésus, par-delà l’injustice et la blessure, c’est renoncer à la violence qui naît d’un rapport faussé entre humains, c’est renoncer à se vouloir juge de l’autre (dans le souvenir de Gn2 : « du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas ») [2] c’est reconnaître notre propre précarité pour mieux retrouver la paix et la légèreté du pardon offert une fois pour toute en Jésus-Christ. Bref c’est renouer avec le cœur de notre humanité, car c’est bien là que notre Dieu a choisi d’habiter, avec son pardon absolu pour déborder les illusions de nos pardons de comptables « ces vieilles citernes asséchées d’une justice coupée de la miséricorde [3] » ! A défaut, signale la finale de l’Evangile, nous nous condamnons au cycle d’une violence sans fin : la malédiction de Lamek.

Olivier Pety

17.09.2017

[1] Gabriel Ringlet, Et je serai pour vous un enfant laboureur : retourner l’Evangile, Albin Michel, 2006, p. 137.

[2] Voir aussi Rm 14,4.

[3] François Picard, La Croix 17.09.2017.

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