ASSEMBLEE GENERALE DU 7 AVRIL 2016

  • Pour commencer

Comme chaque année, à l’invitation de Joseph qui demandait que l’on prenne « soin de lire mon testament dans chaque assemblée générale » [1], nous prenons le temps de réentendre ce testament spirituel de notre fondateur. Parce que ce texte est le fondement des statuts de l’association et le pilier de notre présence au mas.

« Un homme découvrit un trésor caché dans un champ. Dans sa joie, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et acheta le champ (Évangiles de Mt 13,44).

Cet homme, c’est moi-même. Le trésor, c’est le Mas de Carles. Un jour, j’ai découvert Carles. Ce fut, pour moi, un émerveillement. Je découvris un site exceptionnel. Il s’en dégageait une ambiance de paix, avec un certain fond de mystère. J’ai été séduit. J’ai compris qu’il y avait là quelque chose à faire, une chance à ne pas manquer. J’ai passé une grande partie de ma vie à accueillir : j’y ai vu là l’aboutissement d’un projet.

Les plus déshérités, ceux qui n’ont plus de famille, de travail, y auraient leur place. Tous ceux qui ont soif de paix, de calme, d’amitié, y viendraient. Une vie fraternelle de partage y serait possible loin de tout ce qui divise : l’argent, la race, la culture, etc. Carles deviendrait un lieu fort pour de nouveaux départs.

Carles a une vocation d’accueil. Depuis des années, Carles a accueilli des milliers de personnes et ce sont les plus pauvres qui y ont trouvé demeure. C’est pourquoi je demande aux membres de l’association d’entrer dans ce mouvement d’accueil, déjà réalisé en partie, pour le développer et le soutenir avec désintéressement…

Carles ne deviendra jamais un objet d’intrigue, un lieu de trafic, de commerce ou réservé à quelques-uns ».

Fait à Avignon, le 15 Janvier 1981

Père Joseph PERSAT, Fondateur du Mas de Carles.

B – Rapport d’activités (Jacques ++)

C – Bilan financier (Joël)

D – Renouvellement du tiers sortant du C.A. (Olivier)

E – Petites conclusions (Olivier)

1 –

Nous le savons bien, comme le dit l’écrivain coréen Hwang Sok-Yong : « Il ne faut pas avoir peur des vagues qui agitent votre âme. C’est ça la vie. » Homme ou institutions, cela vaut pour tous. Vivre au-delà du vide ouvert de nos inquiétudes et de nos incertitudes est une nécessité. Pour ne pas camoufler l’abysse du pire sous les catacombes des mots de nos fuites dont les plus fragiles font toujours les frais. Comment nous redire avec clarté que « La pauvreté n’est pas un accident. Comme l’esclavage et l’apartheid elle a été faite par l’homme et peut-être supprimée par des actions communes de l’humanité » comme le disait Nelson Mandela. Comment nous redire avec certitude que « la seule réponse à l’accroissement du mal est l’accroissement du bien » (François Sureau) ? Peut-être, simplement, en nous invitant à continuer à inventorier et à proposer une autre manière de vivre, à donner à la vie un autre goût que celui du malheur, de l’injustice et de l’enfermement sans issue dans la case des exclus. C’est ce à quoi nous nous essayons ici, entre patience et assurance têtue. Vous venez d’en avoir une brève description à travers le rapport d’activités qui vous a été présenté par Jacques et les autres. A travers ce rapport, nous voulons nous redire à nouveau quelques-uns des points forts de cette autre manière de vivre :

une manière de vivre qui compte avec le temps nécessaire à chacun, cette forme de patience pour tous (résidents et animateurs), dans la durée d’un accompagnement qui peut aller de celui proposé au quotidien sur le lieu (selon les règles du jeu du « lieu à vivre ») à celui qui nourrit et participe à une « sortie positive » pour quelques-uns, celles et ceux qui le peuvent (Bruno, Camel, Bernard) ;

une manière de vivre ensemble dans le renforcement de nos responsabilités réciproques pour faire vivre le lieu dans le partage des tâches entre tous : le but n’est pas de faire à la place des autres, mais d’offrir à chacun la possibilité d’être acteur dans tous les domaines de sa vie et de la vie de la maison. Et nous savons que cela ne va pas sans discussion ni heurts entre nous. L’occasion de nous souvenir ensemble des mots de Jean Sulivan : « il n’est de charité au plein sens du mot que lorsqu’il y a égalité : c’est-à-dire la même intime pauvreté chez celui qui donne et celui qui reçoit. La charité est ce qui en nous libère l’autre de ce qui le ramène à nous. » [2]

une manière de vivre qui ne nous livre pas pieds et poings liés à une forme de dépendance financière institutionnelle toujours fragile et maintenant en stagnation durable voire en légère régression ; une exigence qui nous « oblige » à rechercher un renforcement de notre autonomie financière : c’est la raison de la recherche accrue de donateurs, de la multiplication des marchés, du partage avec le Fonds de dotation Joseph Persat qui ne demande qu’à grossir pour continuer à soutenir les actions du mas de Carles (ce qu’il a fait à trois reprises cette année pour financer l’achat d’un bout de terre et aider deux anciens de la maison à démarrer une activité à l’extérieur du mas) ;

une manière de vivre qui incite et programme  une ouverture à d’autres (malgré les raisons que chacun peut se donner pour se replier sur ses individualismes). Cela se produit dans le cadre de notre participation à l’accueil de l’opération « Fermes en fermes » et du « mois des jardins » ; à travers nos liens avec les AMAP et les réseaux bio, le partage culturel avec « Cinéchanges », les visites organisées des écoles primaires du canton, la rencontre des élus locaux, et bien d’autres encore… toutes choses qui ouvrent la maison, lui donne une autre dimension et qualifie autrement celles et ceux qui l’habitent ;

une manière de vivre ensemble qui nous a fait entreprendre et réaliser ces gros travaux de « réhabilitation des murs existants » (avec le soutien actif des maires de Villeneuve et de Pujaut, de l’agglomération du Grand Avignon et de leurs services, des Fondations Saint Gobain, Vinci, SEB, abbé Pierre) pour un meilleur respect de l’intimité de chacun… en prenant garde de ne pas confondre respect de l’intimité et enfermement sur soi.

2 –

Dans cette ambition commune nous avons toujours à nous tenir aux aguets, à laisser parler expérience, intelligences et volonté de progrès. La vérité de la maison n’est pas écrite par avance. Elle est en écriture permanente joyeuse et encombrante et déstabilisante : « Si la Vérité hors de nous est immuable, son cheminement en nous ne l’est pas… Les répétiteurs ne sont fidèles qu’en apparence… La Vérité qui n’est plus réchauffée dans une conscience d’homme est une vérité trahie », écrivait Jean Sulivan[3]. Cela revient à nous redire ensemble que rien n’est jamais joué et que rien ne se joue sans nous, avec la part risquée de toute novation. Ainsi :

réhabiliter de l’hébergement en logements peut nous faire perdre le fil de notre exigence de la vie commune qui est, à nos yeux, une des bases essentielles de notre accompagnement et du réapprentissage de la vie (contre nos tentations de vouloir privilégier tel ou tel en le retirant de sa communauté d’appartenance, contre la tentation de confondre intimité et enfermement) ;

est venue l’idée de restructurer autrement le conseil d’administration, en pôles d’attentions pour que tous participent à la définition et à la vie de l’association. Les 19  administrateurs se sont donc répartis entre cinq pôles : vice-présidence (3), trésorier mécénat (4), secrétariat (3), animation du bénévolat (3), communication et culture (4). Chaque pôle se rencontre au moins une fois par trimestre, certains plus souvent. Et cela demande encore consolidation ;

dans une société qui se satisferait volontiers d’injonctions et de décisions prises derrière un bureau, il faut sans nous cesse renouveler l’engagement clair et concret de chacun : il nous faut concrètement « mettre nos doigts vivants, nos mains de chair dans l’engrenage », comme l’écrivait Aragon. C’est ce petit rien de notre engagement concret qui fait la différence (cf. l’histoire du garçon et des étoiles de mer…). Ce n’est pas la norme qui donne le sens. Cela ne relève que d’une technique. Refuser cet engagement serait signer l’échec et la tombe de nombre de désirs, d’attentes et la réalité de ma présence immédiate aux autres : « La responsabilité n’est pas liée à la situation dont nous héritons, mais à ce que nous allons en faire », signale Picard ;

à chaque moment, il nous paraît capital de pouvoir nous redire la raison de notre présence ici, dans la méfiance des certitudes absolues, de l’absolutisation de certaines de nos pratiques qui ne manifestent « souvent que l’attachement à soi-même » : Sulivan encore : « Comment être attentif (à l’autre) si l’on est inquiet ou déchiré, sans cesse occupé de vanité ou d’amour-propre, en utilisant autrui de bonne foi ou non, à son profit. » [4] Apprendre à regarder les hommes et à accueillir leurs réalités, être pour eux, doit être notre apprentissage quotidien !

au milieu de l’invitation croissante de nos sociétés occidentales aux réflexes individualistes, nous sommes invités à cultiver autant que possible le lien entre associations (VCM, Imagine84, le Calm, la ferme Bezert et le réseau associatif local) : aveu rassurant (pour les résidents) que nous ne pouvons pas tout tout seuls et que l’avenir des uns et des autres ne peut se tracer que dans l’alliance des compétences de chacun ;

dans cette volonté de ne pas perdre le fil un Abécédaire est en chantier collectif. Il s’enrichit lentement depuis une année pour offrir aux membres de l’association des repères brefs et aider à la construction d’un meilleur vivre ensemble. Une manière de répondre à l’invitation du poète : « Hâte-toi de transmettre / Ta part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance / Effectivement tu es en retard sur la vie… » (René Char, En trente-trois morceaux, 24).

Merci d’être, avec les nous, les vigies et les acteurs de ces priorités.

3 –

Impossible de refermer ces petites conclusions sans faire mémoire de celles et de ceux qui nous ont quittés au cours l’année 2015 : Raymond Audergon (15.01), Maryse Brouillard (18.02), Michèle Bouvet (19.02), Brigitte Extier (26.02), Catherine Poublan (16.03), Annie Boule (20.03), Michel Ranc (21.03), Jean-François Canet (24.02), Suzanne Moine (28.02), Paul Roinat (13.05), Victor Cuffaro (17.07), Paul Déjardin (29.07), André Lefèvre, Jacques Navatel (11.08), Jean Farines (21.10), Sylvaine Astruc (29.10), Mireille Rochas (19.11) : « Mort tu nous étends sans nous diminuer… me voici devant toi moins inquiet que la paille », affirmait René Char [5]. Dans le fier murmure de ces vies assourdies par la mort, nous savons que « les univers anciens remettent à d’autres, aveugles, leurs soleils… » [6]. A nous de poursuivre leur chant par le chant lumineux de nos gestes et de nos présences. Comme le fait chaque année l’arbre de Judée devant notre maison qui fleurit à nouveau ses branches et son tronc vieillissant à chaque printemps.

 

 Olivier Pety, président de l’association Mas de Carles

[1] Joseph Persat, Mon testament, 6 décembre 1992.

[2] Jean Sulivan, Bloc-notes, p. 177-178. Cité dans Abécédaire, nrf Gallimard, 2010, p. 35.

[3] Jean Sulivan, Le plus petit abîme, nrf Gallimard, 1965, p. 15.

[4] Jean Sulivan, Bloc-notes, SOS, Paris, 1986, p. 176-177.

[5] René Char, Moulin premier, LXX.

[6] René Char, Une énigme éclaircie, quelques touches d’amour.