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« LA VIE EN EQUILIBRE »


EDITORIAL 

Festival. Une pièce de Bertolt Brecht, intitulé La bonne âme du Se-Tchouan. Trois dieux partent à la recherche de justes et n’en trouvent qu’une: une prostituée qui quitte son métier, ouvre un commerce et se trouve confrontée à la misère des autres, toutes les misères. Désespoir, peurs, colères, médiocrité et passivité des humains, entament sérieusement l’élan généreux de Shen Té (c’est notre « bonne âme ››). Et que croyez-vous qu’il advint? Ayant trouvé ce qu’ils cherchaient, les dieux repartent d’où ils viennent laissant la bonne âme se débrouiller de ses situations inconfortables.

Disparaissant sur un nuage, le trio divin s’exclame: «Nous ne pouvons rester plus d’une heure galopante : à trop longtemps fixer la perle rare pour la décrire, elle disparaît. Vos corps jettent des ombres dans le flot de lumière d’or. Permettez-nous de retourner chez nous, dans notre rien. ›› Les supplications des uns et des autres n’y feront rien: «On le sait bien ›› ajoute l’auteur, «ce n’est pas une bonne fin… La légende dorée est devenue amère, par un détour secret… Le seul secours serait, et vite, et tout de suite, que vous réfléchissez à la meilleure manière, au moyen le plus fin de mener une bonne âme vers une bonne fin. Cherche donc, cher public, la fin qui fait défaut car il faut qu’elle existe. Il le faut ! Il le faut! ››

Et voilà qu’aujourd’hui tombent les chiffres d’une enquête du CREDOC (centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) : 37% des Français pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir. Ils n’étaient que 25% il y a cinq ans ! 64% pensent que s’ils le voulaient, les chômeurs pourraient retrouver un emploi et 44% affirment qu’aider les plus en difficulté les déresponsabilise et 53% que le RSA empêche les gens de travailler (contre 31 en 2009). Bref, « halte aux aides ›› (63% contre 31% il y a cinq ans) devient le slogan porteur d’une part élargie d’égoïsme sociétal faussement d’évidence. Les riches et ceux qui ont peur de l’être moins veulent pouvoir imposer l‘idée que les pauvres coûtent trop cher à la collectivité (et que c’est de leur faute). Une collectivité réduite, le plus souvent, à l’épaisseur d’un portefeuille quand il s’agit en fait d’un hold-up commis contre les plus faibles de notre société et de la négation de leurs capacités. Maurras, ses nostalgies, ses pratiques d’exclusion, gagne du terrain, hélas !

Ici la tentation n’est pas moins forte qu’ailleurs : «La mémoire brisée nous incite à croire que la richesse n’est pas responsable de la pauvreté et que le malheur n’est pas le prix du bonheur. Et nous fait croire que nous sommes condamnés à la résignation. ››[i][1] Simplement, nous voulons n’y pas céder. Nous refusons que la vie ensemble soit passée pour perte et profit sous prétexte que les uns seraient plus forts que les autres. Avec nos modestes moyens nous refusons l’enfermement solitaire de nos désirs étriqués et de ces volontés de toute puissance qui ne sont que la marque de nos faiblesses inavouées. Nous refusons de participer à cette déconstruction systématique d’un vivre ensemble clairement revendiqué par les «lieux à vivre ›› et dont nous voyons bien qu’il en ressuscite quelques-uns. Nous ne voulons pas oublier que « la destruction d’un peuple se fait toujours par étapes et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. ››[2] Alors nous veillons. Et dans cette veille René Char, encore, nous inspire: «Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains. La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie… On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté… On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur. »[3]

Mettre un peu de chair autour de nos idées, autrement elles ne seront qu’idéologies[4]. Il le faut ! Il le faut l « Pour que jamais l’avenir ne se ride ni ne s’oublie la dignité silencieuse des pauvres… ›› (G. Baudry)

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] 1 Eduardo Galeano, écrivain uruguayen.

[2] Eric Vuillard, auteur de Tristesse de la terre.

[3] René Char, Qu’il vive.

[4] Pour certains, parmi nous, c’est le principe même de l’Incarnation.