La vie ensemble

Ce que j’ai envie de dire aux racistes, aux xénophobes, aux escrocs du religieux et à tous ceux qui en profitent pour dérouler leur voile de haine sur la beauté du monde. A ceux qui méprisent et assassinent leurs semblables quelle qu’en soient les raisons, mais toujours par profit (financier, idéologique, de pouvoir…). Chez nous ou ailleurs dans le monde. Loin ou ici, dans ma maison.

Dire et redire mon horreur de ceux qui se prennent pour les authentiques interprètes de Dieu et qui, à ce titre, s’autorisent à détruire la vie des autres. Ce n’est que de la barbarie, quelle que soit leur appartenance religieuse. Mais affirmer ma solidarité avec tous les croyants, les croyants de tous horizons, qui ne savent pas forcément grand-chose de leur Dieu, sauf une chose : l’amour pour l’autre est le chemin privilégié de Sa révélation au milieu de nous. Et la prière l’entrée première de cette invitation. Elle seule changera nos cœurs toujours plus assoiffés de soi-même.

Dire et redire : il n’y a pas de terre chrétienne, ni musulmane, ni autre. Il n’y a que des terres habitées différemment, où chacun appelle Dieu par le nom qui parle le mieux de Lui avec les mots de sa Révélation, l’élan de son cœur, le chagrin de son impuissance à Le saisir. Si certains ici, en France, prétendent que la France et l’Europe sont une terre chrétienne, comme d’autres prétendent qu’ailleurs est une terre musulmane, juive, bouddhiste, hindouiste ou autre voire rien du tout, c’est le plus souvent l’alibi de leur paresse ou de leur refus de partager terre, idées, biens communs, fraternité, solidarité. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » demandait un père de l’Eglise chrétienne au IVème siècle, face aux riches qui refusaient de partager avec les autres. Cela est toujours vrai aujourd’hui. Comme en écho, j’entends la voix passionnée de Mahmoud Darwich, le poète arabe palestinien : « Quand tu penses aux autres (lointain), pense à toi. Dis-toi : que ne suis-je une bougie dans le noir. » [1] Ce n’est pas la religion qui est à l’origine des violences entre nous, mais les volontés de pouvoir qu’i s’y lovent et y trouve abri.

Dire et redire : non je n’ai pas peur. Mais je suis si triste et scandalisé, atterré devant tant de morts, tant de mépris si savamment orchestré par quelques-uns. Je refuse de confondre les changements dans nos civilisations avec la peine qu’y suscitent nos pertes immédiates. Le regret du passé n’a jamais ouvert aucun avenir. Je suis résolu à ne pas laisser s’installer ce qui fait ventre pour nos peurs au prétexte de sécurités et d’identité collective. C’est ce que j’ai appris du récit de la tour de Babel, dans ma tradition [2]. De la culture du même ne peut venir que mort et dégénérescence. Je suis certains qu’aucune caméra, aucun gendarme, aucun soldat dans nos rues ne pourront nous offrir notre réconciliation avec notre avenir. Je refuse de donner ma préférence à l’imagination du pire plutôt qu’à la construction patiente d’un mieux vivre ensemble où nos diverses traditions seront autant d’atouts pour la collectivité. La peur de l’autre n’a jamais été la garantie de notre tranquillité. Et la revendication d’une religiosité de façade ne peut qu’enfermer le spirituel, la rencontre de l’autre, dans le cocon de nos égoïsmes.

Dire et redire une évidence : nous sommes tous mortels ! Mais nous sommes vivants. C’est de ces certitudes seules que peut jaillir notre élan vers l’autre. Et notre volonté de jouir ensemble de notre « commune présence » [3] à cette terre, du bonheur de pouvoir franchir l’obstacle ensemble, de renouveler ainsi la vie sans cesse offerte à notre main. Dans la patience du temps : « Longtemps j’ai attendu, longtemps j’ai espéré. Quelque chose devait surgir, quelqu’un parlerait, nous serions à nouveau portés par le courant. Il me semble que j’entends enfin… Qu’est-ce qui nous reste ? Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes. Car si cela venait à manquer nous tomberions dans l’abîme… le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait. Il n’y a rien à ajouter à cet infime et pur commencement. Il n’y a qu’à s’enfoncer dans cette sobre tendresse sans mesure ; alors tout sera donné, qui ne s’ajoutera pas, mais fructifiera à l’infini. » [4]

Il me semble que le travail autour du lien entre nous tous différents et celui sur l’interreligieux deviennent des lieux incontournables pour aborder ensemble ces questions, faire bouger un peu de nos mentalités et nous éviter le pire.

O.P., le 23.07.2016

[1] Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, 2007, Actes Sud.

[2] Livre de la Genèse, chapitre 11.

[3] C’est le titre d’un poème de René Char.

[4] Maurice Bellet, Incipit ou le commencement, DDB, 1992, p. 7-8.