LA VIE AU MAS

Devant nombre de préjugés erronés, la plateforme de renseignements « aide-sociale.fr » vient d’établir un comparatif entre la fraude aux aides sociales et la fraude des entreprises : la fraude au RSA représente 335 millions d’euros contre 27 milliards d’euros pour la fraude aux impôts sur les sociétés ; les arrêts maladifs abusifs sont évalués à 64 millions d’euros par an contre 18 milliards en ce qui concerne la fraude aux cotisations sociales des entreprises. Enfin, la fraude au prestations familiales (113 millions d’euros) n’est rien par rapport aux 17 milliards d’euros de fraude à l’impôt sur le revenu. De quoi mobiliser les énergies différemment en termes de contrôle ! [1]

Jean Corredor est décédé le 26 novembre à l’hôpital où il avait été admis il y a de longues années au « Village », service des longs séjours. Ancien résident du mas, il avait quitté la maison pour l’illusoire liberté de l’alcool. Jusqu’au jour où il dû être hospitalisé, avant de rejoindre « le Village » de l’hôpital H Duffaut. Et ce fut le miracle : huit ans durant, il n’a plus touché une seule goutte d’alcool. Tout au long, de cette hospitalisation, Marie-Thérèse a veillé sur lui. Pour des raisons administratives, nous n’avons pu procéder à la célébration de ses obsèques que le 7 décembre suivant. Nous nous sommes retrouvés à une dizaine autour de sa mémoire : « O vie, va doucement que je te voie / imparfaite. Je t’ai tant oubliée / dans la tourmente de ma quête de moi et de toi. / Et chaque fois que j’ai percé l’un de tes secrets / tu m’as dit sévère : Oh l’ignorant ! » [2]  Il repose dorénavant au cimetière de Montfavet.

Un coup de fil de Pierre Carré nous a appris la mort de son cousin Jean-Marie Leleu. Il a rejoint son autre cousin, un Pierre encore (surnommé Pierrot, pour faire la différence), qui avait offert au mas l’ancienne maison de leur jeunesse dans le quartier de la Synagogue, à Avignon. Une messe a été célébrée au mas le 29 novembre dernier à son intention.

Après la réorganisation du CA du mas autour de quelques pôles qui nous étaient apparus plus importants que d’autres, vient le temps maintenant de se poser sereinement la question de l’aménagement de l’avenir de notre maison : qu’imaginons-nous de Carles en 2025 ? C’est notre joie d’avoir « tenu » jusque-là ! Et de pouvoir nous dire que l’aventure vécue dans les traces de Joseph Persat, le fondateur, a encore un avenir, au point de pouvoir nous demander : à quoi ressemblera Carles en 2025 ?

Question ordinaire. Car prendre de l’âge est aussi faire le constat que les hommes vieillissent et les institutions aussi. Rien que de très naturel ! Mais peut-on soumettre l’avenir de notre association, de celles et de ceux qui l’habitent et lui donnent souffle et dynamisme, au risque supplémentaire de notre vieillissement, à l’aléatoire de nos fragilités physiques, de nos replis idéologiques ou de la paresse de nos imaginations pour assurer un avenir à nos entreprises ?

Comment insuffler à nos actions ce qui leur est nécessaire pour permettre, à l’intérieur comme à l’extérieur du mas, la capacité à offrir à tous les chemins d’une « vie bonne » : à l’intérieur, pour permettre un espace de vie autre où l’on peut respirer, se ressourcer et se donner les moyens de vivre ; à l’extérieur, pour « affirmer que la vulnérabilité est ce qui rend possible la responsabilité… car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre et pour vivre bien. » (Judith Butler)

Nous interroger, donc, pour sortir de la tentation de transformer nos modes de présence en simple gagne-pain, en petite gloire narcissique ou en cache misère de nos vies. Nous interroger et laisser venir (avec le rappel de notre naissance) ce que les souvenirs peuvent parfois avoir caché (gâché) d’avenir.

Un petit questionnaire proposé par Hubert a été livré à l’ensemble du conseil pour tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question. Il va circuler entre tous durant une partie de l’année : résidents, salariés, bénévoles. Déjà le conseil d’administration s’est proposé une rencontre pour la fin janvier. Pour celles et ceux que ce type de réflexion intéresserait, le questionnaire est disponible au mas ou à la demande.

Au terme, le CA se propose de rédiger quelques conclusions.

 Attention ! La CAF rénove sa proposition de service pour ses allocataires. Une permanence sera maintenue mais sur rendez-vous pris par mail sur le site… ce que tout SDF possède, comme chacun sait, dans son bagage. Ou alors en téléphonant à un « 08 » payant. Bravo pour la réponse aux problèmes des plus pauvres. A moins que l’on accepte de considérer que ce sont les personnes concernées qui ne sont pas adaptées aux réponses que leur propose les services de la CAF. L’humanité avance…

Dans le cadre de leur formation, des jeunes de l’Ecole Supérieure de Commerce Montpellier Business School (Strat Me Up) ont accepté de porter un regard sur le mas de Carles. Pour améliorer la valorisation de nos produits et mieux les vendre. Une occasion pour échanger ensemble sur l’au-delà de nos nous, aussi, de faire valoir l’au-delà de nos produits et la valorisation des personnes au travers de leurs productions. Toujours passionnant de nous rappeler mutuellement l’essentiel de nos gestes pour l’autre.

Dans son opération « territoire / zéro chômeurs », ATD Quart Monde s’est lancé dans la création « d’Entreprises à But d’Emploi », pour proposer un CDI à toute personne au chômage. Travail salarié à tout prix ?

Souvent on entend dire que Carles est un lieu difficile à habiter, à animer : l’alcool, les produits, la maladie et la lourdeur de certaines vies peuvent rendre la relation parfois aride, parfois pervertie… Et pourtant ça marche… Jawad, Raphaël, Jean-Marc, Vincent, Lionel sont entrés dans un soin. Et d’autres cherchent le moyen d’y entrer à commencer par leur volonté de le faire… Peu à peu les résidents s’emparent de la vie de la maison : les fromages et les médailles qui vont avec, le maraîchage et le label bio, l’huile et l’entretien des oliviers, les ruches et la transformation des produits (confitures, soupes et préparations diverses), c’est eux. Même si ce sont les bénévoles qui ont permis le déclic. La transformation de l’accueil et la reconnaissance de la maison comme une ferme (avec l’opération de « Ferme en ferme » et « Le mois des jardins », le lien avec le monde agricole et la formation) c’est toujours eux. Ce n’est parfois pas si simple, puisque cela remet en cause et transforme la présence de tous : personnes ressources plutôt que surveillants, accompagnateurs en dialogue, interpellateurs, plutôt que décideurs solitaires pour l’autre. La relation de compagnonnage n’est pas l’espace réservé aux résidents !

La récolte d’olives s’est faite relativement tôt cette année. Avec la collaboration des résidents, des participants au chantier d’insertion et de certains bénévoles (les Michel et d’autres). Près de deux tonnes ont été récoltées (1.932 kg exactement). La mise en place de techniques de protection contre la mouche ont permis de nettement diminuer la perte par rapport à l’an dernier (peut-être à peine moins de trois cents litres d’huile).

Le Village, à Cavaillon, a offert un beau concert avec sa compagnie « Pile Poil », dans le bel écrin de la Scène Nationale de Cavaillon (la Garence). Bien souvent c’est nous donnons pour assurer leurs jours. Ce jour-là, c’est eux qui ont donné, bien au-delà de ce que nous aurions pu leur offrir. Très belle soirée, créative, inventive, généreuse. Un grand merci à tous.

(Angeline)

Noël, sans tout le goût de joie qui va avec, de manière habituelle. Bien sûr, messe au coucher du soleil pour accueillir comme un cadeau le don d’un enfant qui se fait parole de Dieu au milieu de nos confusions. Bien sûr, petits cadeaux personnalisés à chacun des résidents et repas plus festif. Mais qui d’entre nous pourrait oublier  que, au-delà de nos difficultés propres, de nos fragilités parfois désespérantes parce que répétitives mais relativement équilibrées par la présence de la communauté des autres, l’instabilité de nos équilibres territoriaux, a engendré plus de malheur encore : grandes migrations de populations soumises à l’exil par la guerre, la faim et le goût exacerbé du pouvoir et de l’argent ; notre Méditerranée transformée en cimetière géant (près de 8.000 morts cette année) par goût du lucre et de l’argent facile ; tapis de bombes pour réduire le goût de la liberté de quelques-uns à un tas de ruines et un charnier d’une absolue inutilité… Alors peut-être Noël pour nous rappeler à la réalité : nous redire que le désir de Dieu rejoint et amplifie le désir de l’homme : vivre, tout simplement (« la Provence » a récemment signalé que la France compte près de 150.000 SDF et près de 3.000 morts de la rue parmi eux en 2015). Vivre donc et vivre debout. Partout ailleurs, comme ici, chez nous. Bonnes fêtes à tou(te)s.

Ceux qui vivent et travaillent au mas de Carles se joignent au conseil d’administration pour vous souhaiter une heureuse année 2017.

Une année à enrichir ensemble pour le bien de tous, à commencer par les plus éprouvés de notre temps.

« L’infini n’est autre que le va et vient entre ce qui s’offre et ce qui se cherche. » (François Cheng)

[1] Golias Hebdo, 452, 2016.

[2] Mahmoud Darwich, Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, Actes sud, 2007, p. 16.

DITS

29% des français se disent plus heureux de retrouver leur animal de compagnie le soir que leurs enfants… (sondage Opinion Way).

Journal Libération, 8 et 9 octobre 2016


Relevé dans un site notarial des plus sérieux :

« Attendu que la poule est un animal stupide au point que personne n’est parvenu à la dresser ;

« Attendu que son voisinage comporte beaucoup de silence, quelques tendres gloussements qui vont du joyeux, ponte d’un œuf, au serein, dégustation d’un ver de terre, en passant par l’affolé, vue d’un renard ;

« Attendu que ce paisible voisinage n’a jamais incommodé que ceux qui, pour d’autres motifs, nourrissent du courroux à l’égard du propriétaire de ces gallinacés ;

« Par ces motifs, la cour ne jugera pas que le bateau importune le marin, la farine le boulanger, le violon le chef d’orchestre et la poule un habitant du lieu-dit La Rochette, village de Sallèdes, 402 âmes dans le département du Puy de Dôme ».

Cour d’Appel de RIOM


A propos du CETA et de la Wallonie : « Les petits Etats n’auraient que le droit de se taire ?… La difficulté de ce type de traité est que, pour composer avec les divergences politiques entre les 28 Etats membres et le pays tiers avec lequel on négocie, on écrit des phrases ambigües, à charge pour le juge de les interpréter. C’est cela qui ne nous va pas : si on laisse des zones grises ouvertes à une interprétation laissée à un tribunal arbitral, c’est la porte ouverte à des dérives qui pourraient être préjudiciables à notre modèle de société, à l’action de l’Etat. Il faut clarifier ces zones grises, par exemple en disant clairement ce que veut dire un service public, un service de santé ou qu’une entreprise ne pourra jamais demander une indemnisation lorsqu’un pays modifie sa législation environnementale. »

Paul Magnette, ministre président de la région wallonne (Libération, 25.10.2016)


« L’explosion des prix (de l’immobilier) y compris dans les arrondissements « populaires » des grandes villes, a érigé de véritables ghettos. En économisant 100 euros par mois, un salarié moyen, au bout de dix ans, ne pourrait s’offrir que 1 mètre carré dans Paris ! »

Christophe Guilluy, géographe.

AUJOURD’HUI

Les chiffres de l’accueil…

Au 31 décembre 2016, 92 personnes différentes ont été accueillies au mas : 65 dans le cadre de l’hébergement (55 « lieu à vivre » pour 14.589 journées et 11 en urgence, pour 424 nuits) ; 27 dans le cadre d’une action d’insertion (18 pour le chantier pour 16.269h – 9 pour l’ACI pour 4.093h).

34 personnes relevaient du RSA, 15 d’une Allocation Adulte Handicapé, 13 d’une retraite, 7 de l’Allocation Spécifique de Solidarité.

23.961 repas ont été servis.

… et de vos dons

Au total vos dons ont représenté

Avec vos adhésions, les ventes et la participation des résidents, les revenus maisons se sont élevés à 404.059 €, soit 31,5% des recettes (13,6% pour vos dons, 11,2% pour la vente des produits fermiers, 6% pour la participation des résidents)

Le dirons-nous assez ? Merci et gratitude à vous tou(te)s qui nous permettez ainsi de traverser la crise et nous donnez un peu d’indépendance pour poursuivre la mise en œuvre de nos intuitions d’accueil.

Lettre 83

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EDITORIAL

Le cymbalisation des cigales a cessé. Le ronflement inquiétant du feu s’est arrêtée à notre porte : la main de Joseph était là. Le crissement des grillons s’est tu. Les voix de l’été avaient couvert un temps l’agonie des peuples soumis à la guerre, à l’exil, à la fuite pour la survie, à la mort au bout du compte.

Notre mission est de gérer la terre, d’offrir aux hommes un espace pour vivre, pas de servir des dieux, ces dieux qui se nomment surtout, ces jours, pouvoir, argent, goût pour la dictature, mépris pour la vie de l’autre. Le temps de nous souvenir ce que rappelait le cheikh al-Alawi (1869-1934) : « si vous ne trouvez pas Dieu parmi les humains, vous ne le trouverez nulle part. »

A condition de ne pas fuir ou de s’exonérer de toutes les difficultés liées à cette entreprise. Car c’est le plus souvent le conflit qui est au cœur des constructions collectives. Jamais l’insouciance, toujours une forme de violence faite à nous-mêmes pour refuser d’ignorer ce que croit ou pense son voisin. Pas pour renvoyer l’autre à mon exigence, mais pour exiger de moi une conversion au temps, à l’autre et à une révélation d’avenir (une tâche que nous confions souvent aux autres). Dans le refus que l’appartenance à un groupe ne soit que le renvoi par les plus forts à la modestie, à la précarité des moins armés d’entre nous tous. Peut-on vraiment exister simplement en mangeant la laine sur le dos des autres ? En faisant des plus faibles le refuge de nos fantasmes et de nos peurs ? La question est alors comment protège-t-on les personnes dans le monde de la flexibilité et de la mondialisation (Alain Ehrenberg) ?

Sinon, le refus de l’autre signerait sans doute « la fin des hommes » (Ivan Jablonka), la fin d’une rencontre et d’un enrichissement possibles. Alors qu’il nous faut, au contraire, « agrandir le destin de chacun avec le destin de l’autre » (Olivier Py).

Ne nous leurrons pas : la plupart d’entre nous regardons le monde et les autres à travers nos illusions, nos envies, nos ignorances. Qui peut totalement y échapper ? Certains y ajoutent de la convivialité envers l’autre. Et cela change tout.

« Que peut-on, que faut-il dire aux hommes ? » s’interrogeait jadis Antoine de Saint-Exupéry[1]. Nous appeler à la vigilance, « ne s’assoupir dans rien, pas même dans l’expérience acquise » (Christian Bobin). Sans doute est-ce là le premier mot de nos rencontres. Pour nous redire que « la vie est la chose la plus délicate du monde… une délicatesse (comme) la nonchalance du roseau écoutant un ruisseau lui faire la cour » (Christian Bobin). Cela ne veut sans doute pas dire grand-chose aux yeux des petits comptables et des marchands. Mais cela vient nourrir en chacun, y compris les marchands et les petits comptables, la certitude d’un monde qui dépasse celui de nos intérêts, de nos connaissances et de nos responsabilités. « Si je dois mener une vie bonne, ce sera une vie vécue avec d’autres… Je ne perdrai pas ce que je suis… car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre bien » (Judith Butler).

La même évidence que celle proposée par cet enfant d’un bout du monde déchiré qui vient éveiller, ces jours-ci, notre cœur à autre chose qu’à lui-même. « Passer à la vitesse de la lumière, tenter de voir au cœur de ce qui nous aveugle » comme y invite Jean-Luc Nancy [2] et la célébration des fêtes de Noël.

Olivier Pety

Président de l’association Mas de Carles

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général X…

[2] Philosophe.

Homélie de Noël

Noël 2016 :

« Resurgis, resurgis, mets-toi debout… ! »

(Isaïe 51,17)

Des bombes. Des morts par milliers. Des exils multipliés. Des refus d’accueillir avec toutes les mauvaises raisons qui vont avec pour les justifier. La parole d’Isaïe est plus que jamais toujours bien d’actualité ! Et dans le même temps, nous fêtons Noël, le jour du renouveau ! Et son invitation à la paix aux hommes et entre les hommes.

Noël ! Ce temps où nous avons pris l’habitude d’exposer l’enfant de la crèche, comme une sorte de protection magique. Mais aussi comme le temps d’un doute essentiel :

pour nous dire que confier l’avenir à un enfant n’est pas très sérieux au regard de notre monde si occupé de choses si sérieuses. Alors peut-être un temps pour nous dire que rien de la paix espérée ne viendra si nous ne prenons pas en charge l’enfant de Noël. Celui que Dieu nous offre comme une chance pour nos vies, une grâce comme on dit dans nos églises ! Comme une invitation à lutter en nous contre tout ce qui fait mal à notre vie. Comme l’espérance vive que s’écroule les murs de mort que nous avons si savamment érigés : l’argent roi, la volonté de puissance, les fausses religions qui tuent ceux qui les dérangent… Un temps pour réaliser qu’il ne suffit pas de se débarrasser de ceux qui nous gênent pour croire que la paix est là. Qu’il ne s’agit pas de protéger les filets de nos égoïsmes, mais d’imaginer avec les autres un monde à vivre ensemble, contre les violences qui nous habitent si naturellement (ce que nous a rappelé la lettre de Paul).

Noël pour nous rappeler que nous sommes responsables les uns des autres. Que c’est bien ce que Dieu vient nous dire dans l’incarnation de son Verbe en se rendant solidaire de nous tous. Car le Fils n’est pas donné pour faire le travail de la paix à notre place, il « nous est donné » (première lecture) pour dynamiser la vie, ensemble. Pour témoigner et mettre en œuvre le dessein bienveillant de Dieu envers tout homme (deuxième lecture) par le choix pour nos propres vies de ce qui fait vivre dans le respect de l’autre.

Et il ne s’agit pas de rêver, mais de s’inscrire dans l’actualité du monde. Une actualité déjà marquée au temps d’Isaïe par la peur de l’invasion de l’ennemi assyrien, dont la capitale est l’antique Ninive (à côté de Mossoul, aujourd’hui). Une actualité marquée au temps de la naissance de Jésus par une grande migration forcée des peuples de Palestine, parce qu’un empereur voulait faire le compte de ce qu’il croyait lui appartenir. Une actualité marquée aujourd’hui par les violences, les morts, les attentats que savons tous : « Noël, c’est ouvrir les yeux et écouter… Notre terre, c’est le Royaume, c’est le cœur de l’homme » raconte ce prêtre à ses paroissiens rescapés de Mossoul. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de s’enfermer dans la fuite et la plainte de notre supposée impuissance. Il nous faut peut-être juste nous souvenir que ce sont les bergers, les sans droits de l’époque (évangile) qui annoncent que la vie ne s’arrête pas avec le compte des biens que nous possédons, ni avec nos capacités à consommer, ni avec nos titres et nos autorisations de séjour. C’est bien ceux-là qui appellent tous et chacun à entrer dans la lumière de Dieu pour notre monde : « Ce n’est pas en donnant l’image de la fermeture que l’on transforme l’autre en ami » (Georges Pontier). C’est en entrant ensemble dans la lumière de la paix. Peut-être un peu ce qu’a tenté l’ONU la nuit dernière en votant une résolution contre la poursuite de la colonisation illégale des terres de la Palestine…pour nous dire que c’est Jésus qui vient coloniser nos terres, pas l’inverse, « comme une déclaration d’amour faite à l’humanité » ! Et c’est bien là qu’est notre espérance. Que c’est bien ce à quoi nous sommes appelés Ces jours-ci encore, à travers la grave question des migrants et des pauvres de nos sociétés, par exemple.

OP – 24.12.2016

Je ne pense plus voyager

D’une radicalité à l’autre. Voici un petit livre signé François Sureau, racontant l’itinéraire de Charles de Foucauld (1858-1916). Itinéraire d’un homme engagé dans un compagnonnage long avec des tribus d’Afrique du Nord que tous, autour de lui, considéraient comme des ennemis. Lui, prendra tout son temps pour recueillir poèmes et mots de leur langue : c’est par là que commence la reconnaissance de l’autre. Itinéraire d’un homme totalement donné à l’évangile, « compagnon de ce Dieu longtemps caché » à Nazareth, mais que l’institution aura du mal à reconnaître comme exemple de foi. La soif de la pauvreté l’emportera sur tout autre sentiment : « Nous sommes pauvres pour des riches, mais pas pauvres comme l’était Notre Seigneur, mais pas pauvres comme je l’étais au Maroc, mais pas pauvres comme saint François… »

Auteur: Jean Viard,
Editeur: NRF / Gallimard, 2016

POUR MEDITER

La fente

Un jour, un roi se fit bâtir un palais de pierres précieuses assez rares et d’assez haut prix pour amaigrir ses coffres forts de quelques millions de dinars. On le décora de statues, de soleils d’or, d’aubes de marbres, de baignoires pharaoniques et de célestes reposoirs. Bref on fit tout pour que ce lieu ébahisse les chroniqueurs et les écrivains d’épopées. Au soir de l’inauguration, ce roi invita ses poètes, ses philosophes et ses devins à s’asseoir aux pieds de son trône.

« Ami », leur dit-il, « parlez franc. Manque-t-il ici quelque chose ? Cet incomparable palais satisfait-il vos exigences de subtile et pure beauté ? Bref, en un mot, est-il parfait ? »

Tous répondirent : « Sire, il l’est. Il est ce que ne fut jamais une demeure en ce bas monde : le monument des monuments ! »

« Seigneur, je ne suis pas d’accord », grogna un vieil ami de Dieu, dans sa barbe philosophale.

On en resta interloqué. On se tourna la bouche bée vers le sage perturbateur. « Ce palais est fendu », dit encore le vieux. « Il est certes si beau que le jardin d’Eden ressemble auprès de lui au potager d’un singe. Hélas, je le redis, sa muraille est fendue. »

« Tu radotes », gronda le roi. « Fendu, ce mur ? Tu me berlures. Tu blasphème. Fendu ? Où donc ? »

« A cet endroit exact où l’ange de la Mort entre chez les vivants », lui répondit l’ascète. « Colmate si tu peux cette brèche invisible ou sinon, majesté, ton trône et ton palais ne seront bientôt plus qu’un songe évanoui. La mort fera de cet Eden un terrain vague offert aux vents. Rien ne dure, ici-bas. Tout passe. Tiens ferme ton cheval d’orgueil, la vie t’échapperas bientôt. Les loups viendront dans ton château. Qui te flatte ne t’aime pas. Malheur à toi si tu l’ignores ! Moi, j’ai dit ce que je devais. »

Henri Gougaud

Contes des sages soufis,

Seuil, 2004, p. 153.